Essence et coût de la vie  – À la recherche du juste prix 

Lors des questions orales à l’Assemblée nationale, les deux députés nationalistes interpellèrent le gouvernement sur les distorsions de tarifs entre l’île et le continent. Le ministre de l’Économie et des Finances, sensible aux arguments, mettra en place deux missions. La finalité ? Combattre le surcoût des carburants et en corollaire analyser les dysfonctionnements dans l’élaboration des prix. 

Par Jean Poletti 

Alors que le Palais Bourbon bruissait d’antagonismes budgétaires, le cas spécifique de l’île se rappela au bon souvenir des ministres qui assistaient à la séance. Sur des registres qui peuvent sembler différents, mais qui se rejoignent cependant, Michel Castellani et Paul-André Colombani évoquèrent dans des argumentaires sériés ce qui finalement coagule une double peine subie par une région. Celle d’être la plus pauvre de la métropole et où il faut pourtant davantage bourse délier pour l’existence quotidienne. 

De manière explicite ou en filigrane, les deux parlementaires évoquèrent ces hiatus maintes fois entendus, rarement écoutés, qui contribuent dans un silence assourdissant à aggraver davantage encore la situation de l’écrasante majorité de la population. Alors que certains ici, dans une dialectique désormais peu audible, tirent des plans sur la comète le peuple tire le diable par le queue. Chômage endémique, mirage de l’accession à la propriété, précarité ambiante. Telle est la trilogie qui assaille une société qui frappe sans cesse plus nombreuse aux portes des divers organismes caritatifs. Dans cette paupérisation qui n’ose pas dire son nom nul véritable baume au cœur pour la ménagère qui fait ses courses. Elle passe sous les fourches caudines d’étiquettes la contraignant fréquemment à rogner sur les nécessaires achats. 

Haro sur la cartellisation 

Michel Castellani avec la foi du charbonnier rappela que loin d’être un précédent, son propos s’inscrivait dans une longue liste de doléances adressées au fil du temps aux gouvernements successifs. Il dit aussi pour étoffer son argumentaire qu’une telle question fut fréquemment abordée par le conseil exécutif en résonance avec les organisations syndicales, et divers élus depuis près d’une décennie. Hier comme aujourd’hui, la cause est à ses yeux immuable « les surcoûts résultent notamment de la cartellisation de l’économie ». D’où sa pressante injonction à Roland Lescure, grand argentier de Bercy d’agir. Et de lui suggérer une feuille de route. « Faire analyser par ses services cette structure, identifier les bénéficiaires d’allègements fiscaux. Et proposer des améliorations tenant à réduire les écarts de prix enregistrés avec le continent. »

Le ministre acquiesça sans atermoiement. Dans une sincérité qui ne semblait pas feinte, il dit qu’un bras de mer de cent cinquante kilomètres ne peut justifier un différentiel de prix dans l’alimentaire évalué à quelque quinze pour cent. Et qu’il qualifia d’inacceptable. D’où sa proposition de solliciter Matignon afin que soit initiée une mission pour « recenser les mesures qui existent et l’organisation du marché ». Une démarche à laquelle il aspire associer les députés, les élus locaux, les acteurs économiques et les représentants d’administrations. 

Le temps du sursaut 

Sans préjuger du destin de l’actuel gouvernement, voilà assurément une louable réaction. À tout le moins elle tranche avec l’indifférence dont firent preuve maints de ses prédécesseurs. À commencer par Bruno Le Maire, si dispendieux avec l’argent public, et qui d’évidence n’avait que faire des jérémiades insulaires. Dans une sorte de révolution copernicienne, le fameux « quoi qu’il en coûte » incombât aux seuls habitants. Et voilà que resurgit en filigrane l’antienne d’un Giscard « Il n’y a pas de problème corse, il y a des problèmes en Corse. » Si l’on fait abstraction de la première partie de la phrase, à tout le moins la seconde eut mérité que les princes démocratiques s’y attèlent pour trouver des solutions pérennes. Depuis l’eau coula sous les ponts, charriant à quelques exceptions près le flot de l’indifférence, sinon coupable à tout le moins irresponsable. 

Par ailleurs et sans jouer les Cassandre, il n’est pas usurpé de dire que le ministre actuel fait une offre qui pourrait s’apparenter à celle d’un Gascon. Faut-il tant de personnes pour livrer un diagnostic. N’est-on pas dans la doctrine d’un Clemenceau affirmant « quand tu veux enterrer un problème, crée une commission. » Nous n’aurons par l’outrecuidance de penser que telle est la posture de Roland Lescure. Mais il nous souvient des fameuses « tables rondes » de Michel Rocard. Trop d’intervenants conduisirent à la cacophonie, annonciatrice de la chronique d’un échec annoncé. Soyons réalistes, demandons l’impossible. Reprenons à notre compte ce slogan de mai soixante-huit pour espérer que cette fois sera la bonne. Que les articles et produits seront proposés sans outrances ni marges excessives. Et parodiant Sherlock Holmes tel de dire… alimentaire mon cher Watson.

L’insularité a bon dos 

La Corse, nul n’en disconvient désormais, a décroché le titre peu envieux de lauréat pour les dépenses quotidiennes ou d’ampleur. Mais cette pression a atteint un tel niveau qu’elle suscite non seulement le rejet des citoyens mais aussi une prise de conscience. Le handicap de l’insularité a bon dos. Usé jusqu’à la corde, il ne peut plus servir d’exutoire évoquant la fatalité. Initiés ou béotiens en sont à se demander si la fameuse enveloppe de continuité territoriale dédiée au fret ne se perd pas dans les méandres de quelques surprofits engrangés par certains. Malgré les deux-cent-trente-sept millions d’euros alloués les prix flambent sans que rien ne puisse les circonscrire. Force est de se demander ce qu’il en serait sans cette subvention, fut-elle jugée insuffisante par certains. Àl’évidence, ergoter et multiplier les arguties ne résiste plus au constat d’une aveuglante clarté. Par quelle curieuse alchimie les denrées et les articles courants se renchérissent autant lors des traversées maritimes ? Les réponses fournies par les acteurs de ces trajets sont vagues et ne reflètent que l’écume des choses. Briser un tel système aux atours indécents relève de l’urgence. D’autant qu’il grève jusqu’à l’insupportable la grande partie des salaires qui chez nous sont modestes. Payer plus que sous les cieux hexagonaux est perçu comme injustifié et n’est plus acceptable. Les gens ravalent au rang de sornettes ceux qui persistent contre vents et marées de l’évidence à suriner qu’il s’agit du tribut que doivent acquitter les habitants de la plus proche des îles lointaines. 

L’or noir le bien-nommé 

Et amère cerise sur l’insipide gâteau, s’était instaurée la saga des carburants. Ici le terme d’or noir n’était pas usurpé. Malgré des taxes moindres qu’ailleurs, le litre d’essence et gasoil devient un coup de pompe pour l’automobiliste. La direction de la Concurrence mit fin à une stratégie monopolistique en infligeant de lourdes amendes aux divers responsables. Cela ne sera pas suffisant pour l’usager. 

Paul-André Colombani, en ce domaine aussi, infatigable avocat d’un retour à la normale s’est vu officiellement confier une mission gouvernementale par le ministre de l’Économie. Il sera épaulé, entre autres, par un administrateur de l’État et un inspecteur des finances. La démarche alliera diagnostic et solutions. La fin des ratés et autres faux-semblants ? Ora sarebe. Car cette problématique perdure depuis deux décennies sans que l’ombre de l’esquisse d’un remède ne permette à ceux qui prennent le volant de dire enfin c’est super. On sait le député porto-vecchiais sérieux et pragmatique. Il mènera sa tâche avec dans un coin de son esprit l’idée de faire enfin transposer chez nous le décret Lurel appliqué depuis belle lurette en Outre-mer et qui permet de contrôler les prix. D’autres initiatives ne sont pas à exclure. Mais au-delà des plausibles dispositifs techniques, deux chiffres décrivent l’ampleur du hiatus. Annuellement l’automobiliste du continent dépense sept-cents euros de carburant. Ici plus de mille-deux-cents euros sont nécessaires, alors que la TVA est réduite à treize pour cent soit sept points de moins que partout ailleurs. 

Un collectif efficient 

À telle enseigne qu’un collectif citoyen s’est constitué sous la houlette de Frédéric Poletti. Il n’eut de cesse de pointer du doigt un quasi-monopole. Les faits lui donnèrent raison. Pour autant, il affirme que seule une régulation permettra la baisse des prix du carburant. Une telle mesure figerait les tarifs par le haut, martèlent les opposants. Assertion qu’il réfute et balaie d’un revers de manche dans Corse Net Infos. « Une régulation diminue l’intensité commerciale. Les stations-service, dont les prix seront régulés, vont toutes se mettre sur le maximum fixé. Mais si celui-ci revient à quarante centimes de moins qu’aujourd’hui, le consommateur est quand même gagnant. »

Finalement quel que soit le secteur évoqué une constance prime et tient en un seul et unique mot : surcoûts. Et comme eut dit Coluche dans un humour grinçant : « c’est nous qu’on paie ». Dans le même ordre d’idée, il est admis que l’automobiliste est un éternel cochon payant. Mais chez nous les limites furent allègrement franchies par ceux qui percevaient une dime indue. Dans ce domaine comme dans d’autres déplorer n’est plus de saison. 

Maquis tarifaire 

Il serait non seulement utile mais nécessaire que se dessine dans ce maquis tarifaire une règlementation qui débroussaille prébendes et prés carrés. Les gens ne demandent pas la lune ou des cadeaux. Ils ne veulent plus avoir cette désagréable perception d’être volés comme au coin d’un bois. Cela serait élémentaire justice. Celle qui devrait avoir cours en saine démocratie. Celle qui ne confond pas libéralisme et accaparement du marché. 

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