En vœux-tu, en voilà

Edito
Par Jean Poletti
La sarabande des augures ne dérogea pas à la sempiternelle tradition. En un rituel immuable, une débauche de messages draina mille et un souhaits alliant formulations classiques ou originales. Qu’importe finalement le contenu, l’essentiel étant la sincérité de ces formules qu’elles soient elliptiques, élaborées et parfois poétiques. L’alchimie opère. Au seuil de l’an nouveau s’opère une sorte de communion religieuse et profane fondant dans un même creuset l’espoir d’un avenir dépouillé de miasmes qui enserrent la condition humaine. Au gui l’an neuf clamaient les anciens pour saluer la naissance des quatre saisons. Depuis quelles que fussent les formules diverses et variées reflétant les époques et le temps, persiste inaltérable le cœur du message. Certes aujourd’hui la carte postale, joliment illustrée, a perdu son aura au profit des réseaux sociaux. Les échanges épistolaires sombrèrent progressivement remplacés par les mails et autres SMS. Mais finalement demeure avec une force d’airain l’omniprésence du souhait en une parfaite osmose entre tradition et modernité. Pourtant nul n’est dupe. Chacun sait que les prédictions convergeant vers une existence personnelle et collective renvoyant au bonheur ne se décrètent pas. Sans emprunter à Voltaire, clamant que la destinée se moque de nous, il est des esprits pragmatiques affirmant que l’élévation matérielle et morale dépendent exclusivement des actions et postulations de l’être humain. Telle est l’indépassable réalité. Elle convoque assurément l’ambivalence du progrès susceptible du meilleur et du pire. À cet égard, la science en est la figure de proue majeure. La recherche fait reculer la maladie, mais permet aussi la fabrique d’armes de destructions massives. Les théories économiques initient une législation du travail, mais ouvrent aussi le champ au capitalisme débridé où les insolents profits de certains captent l’essentiel des richesses. Où que se porte le regard il est aisé de percevoir que l’évolution tel Janus a deux visages. Et contrairement aux affirmations de Bergson elle n’est pas que créatrice, mais peut dans le même temps devenir destructrice. Inutile d’insister tant cela est su et admis de chacun. Il n’empêche transcendant ces évidences tous se retrouvent en ces instants, à nul autre pareil, pour s’accorder à espérer que s’ouvriront douze pages meilleures que celles écrites dans le calendrier passé. La Corse n’est pas en marge de cette supplique générale. Tant s’en faut. L’an dernier encore sa route fut jalonnée d’épreuves qui s’entrelacèrent jetant un voile particulièrement anxiogène. L’Homme, dit-on, a une intense faculté d’oubli. Sans doute. Mais ici, la situation néfaste semble s’enraciner au point de devenir une éprouvante et omniprésente compagne de route. Il n’est pour s’en convaincre qu’à relever la place occupée par les faits divers, devenus faits de société tant ils sont récurrents, dans les colonnes de Corse-Matin ou lors des actualités de Corsica Sera. Exactions, grands procès d’assises, incendies criminels, drogue, attestent la prégnance d’un milieu conquérant. En forçant le trait, disons que la nouvelle vague de voyous réussit à exaucer son vœu de vivre et braquer au pays. Et comme si cela ne suffisait pas la crise économique, que certains feignent d’ignorer ou relativisent, frappe de plein fouet jetant à bas le petit commerce qui représente l’essentiel des secteurs d’activité. Aussi, cette fois le bon peuple a une claire conscience que l’avènement des jours heureux ne se satisferont pas uniquement d’augures et d’incantations. En contrepoint, la cristallisation du pessimisme n’est nullement satisfaisante dans la communauté. S’agissant des gangs elle peut certes se mobiliser comme l’invite légitimement le collectif « Maffia nò, a vita iè. » Mais doit essentiellement réclamer avec force et vigueur que la puissance étatique honore pleinement sa prérogative cardinale consistant à assurer la protection des personnes et des biens. Cela se nomme l’État de droit. Tout simplement. Dans l’attente, comme dirait le sage, présager des lendemains plus souriants non seulement ne mange pas de pain mais pourrait mettre un peu de baume dans les esprits nimbés de lassitude. Aussi nul n’infirmera que malgré toutes ces réserves si ces formules engageantes n’existaient pas il faudrait les créer. Car si les gens sont habités de certitudes, ils ont également besoin de paroles d’espoir. Aussi ne craignons pas de faire mentir le dicton « Corsica non avrai mai bene ». Et disons que le pire n’est jamais sûr. Et si les formules usuelles peuvent être de bons apôtres utilisons-les sans l’esquisse de l’ombre d’une hésitation et en bannissant toute modération. Sacrifions volontiers à celle qui suggère Bon di e bon annu e bon capu d’annu pace e salute per tuttu l’annu. E cusi sià da la piaghja a la mutagna per i vechji e i zitelli.
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