CHRISTELLE BOUCHER-DUBOS – Une nouvelle directrice au plus près de terrain pour l’ARS de Corse
Elle est arrivée en Corse un matin de décembre, débarquant sur une île qui lui était alors totalement inconnue, sans repérage préalable ni réseau local préexistant, mais avec la ferme volonté de comprendre ce nouvel univers avant d’agir. À 49 ans, Christelle Boucher-Dubos, fraîchement nommée directrice générale de l’Agence Régionale de Santé de Corse, évoque son arrivée comme un nouveau point de départ. Sans folklore, mais avec une vraie détermination… et une solide expérience en bandoulière.
Portrait
Par Karine Casalta
« Je n’étais jamais venue en Corse, pas même comme touriste. Je suis arrivée un vendredi, le 12 décembre, par le bateau, avec mes affaires dans le coffre. Et le lundi matin, je prenais mes fonctions. Je découvre tout ! » Et c’est précisément ce qui plaît à la nouvelle directrice générale de l’Agence régionale de santé de Corse qui revendique ce regard neuf. Pas celui de l’experte qui sait déjà, mais celui de la responsable qui observe, écoute et apprend pour servir au mieux sa mission « Les transports, les distances, les infrastructures, l’accès aux soins… Je découvre la réalité du quotidien que je le vis désormais en tant qu’habitante… »
Du social au politique, du politique au terrain
Une posture qui n’est pas un hasard mais dit beaucoup de son parcours. Originaire de Gironde, Christelle Boucher-Dubos n’est pas une technocrate parachutée, mais vient du terrain. « Je suis travailleuse sociale de formation. J’ai toujours travaillé avec des publics fragiles très différents : jeunes en difficultés, personnes âgées, personnes en situation de handicap, majeurs sous tutelle… » Pendant près de vingt ans en effet, elle a accompagné, encadré, dirigé… et changé régulièrement de poste, volontairement : « Tous les trois ans, je bougeais. Pas parce que je m’ennuyais, mais parce que j’avais besoind’avoir une vision à 180 degrés, pour comprendre les problématiques des gens sous tous les angles. » Jusqu’à monter des ateliers de théâtre dans le cadre de la gestion de chantiers d’insertion « On peut innover partout. L’accompagnement, le “care”, ce n’est pas que de la technique. C’est aussi de l’humain, de la confiance, de la dignité. » Un parcours qui a façonné chez elle une conviction profonde : « On ne peut pas accompagner quelqu’un si on ne comprend pas réellement ce qu’il vit. » Ce regard transversal elle le conserve encore lorsqu’elle entre en politique. Élue municipale, puis députée de Gironde en 2017, elle refuse les cases. « À l’Assemblée, je ne suis pas allée en commission des affaires sociales, mais en commission des affaires économiques. Parce qu’on ne peut pas parler d’insertion ou de social sans parler d’économie. Les deux mondes doivent se comprendre ! » En 2018, elle entre au gouvernement comme secrétaire d’État auprès d’Agnès Buzyn où elle vit deux années intenses. « Je suis rentrée au gouvernement un mois avant les Gilets jaunes. Et j’en suis sortie après le Covid. » Elle pilote alors la lutte contre la pauvreté, les politiques familiales, les solidarités. « Ce que j’aime, ce sont les mesures concrètes. La cantine à un euro, les petits-déjeuners gratuits, l’aide alimentaire. Ce sont des choses qui changent immédiatement la vie des gens. »
Le désir de revenir au réel
Son mandat terminé, elle rejoint par la suite en 2022, la Caisse nationale des allocations familiales comme médiatrice et déontologue nationale. Un poste stratégique, national, et structurant. « Mais quelque chose manquait. J’étais trop loin du terrain. Je savais que ce que je faisais avait un impact, mais j’avais besoin de voir, de sentir, de comprendre directement. » C’est pourquoi, lorsqu’on lui propose l’ARS de Corse, elle accepte sans hésiter. « La santé, le médico-social, la proximité avec les territoires… C’est exactement là que je voulais être. » Et d’annoncer la couleur dès sa prise de fonction: « Je ne serai pas une directrice tableau Excel. Je serai une directrice de terrain. » Dans son agenda, une à deux journées par semaine sont de fait réservées aux déplacements. Dès la première semaine elle se rend ainsi au centre hospitalier d’Ajaccio, fait une maraude avec la Croix-Rouge la veille de Noël, et tente un déplacement à Bastia quelques jours plus tard, malencontreusement stoppé par une tempête de neige.« Même ça, ça fait partie de la réalité du territoire »Elle s’y rendra toutefois peu de temps après, tout comme à Corte, à Cargèse, à Porto-Vecchio… « Si on veut décider correctement, il faut d’abord voir comment les gens vivent, comment les professionnels travaillent. »
À la tête d’une agence de 116 agents, elle assume la complexité du rôle à jouer : piloter, arbitrer, mais aussi faire le lien, en gardant une vision pragmatique induite par l’insularité. « Notre enjeu majeur, c’est l’équilibre : équilibre entre les territoires, entre la Haute-Corse et la Corse-du-Sud, en termes d’établissement, du soin, du médico-social, et en terme d’équilibre entre public et privé ; c’est-à-dire que l’ARS va aussi bien accompagner, bien évidemment, le public, mais aussi le privé, parce que c’est un acteur du soin important pour le territoire. » De fait, leschantiers sont nombreux : accès aux soins, attractivité médicale, reconstruction hospitalière à Bastia, consolidation du nouvel hôpital d’Ajaccio, déploiement des maisons de santé, accompagnement du vieillissement de la population et du handicap. Et, en toile de fond, le dossier emblématique du CHU de Corse.
» Notre enjeu majeur, c’est l’équilibre :
équilibre entre les territoires, entre la Haute-Corse et la Corse-du-Sud, en termes d’établissement, du soin, du médico-social, et d’équilibre entre public et privé, c’est-à-dire que l’ARS va aussi bien accompagner, bien évidemment, le public, mais aussi le privé, parce que ce sont les acteurs du soin important pour le territoire. »
Une méthode plutôt que des promesses
Évoquant ce dossier qui cristallise toutes les attentes, elle tempère les fantasmes. « Je n’ai pas de feuille de route politique qui me dit : “Christelle, tu dois créer un CHU”. » Et de rappeler : « Un CHU, ce n’est pas un bâtiment de soins. C’est de la recherche, de la formation, une organisation collective. Ça ne changera rien au quotidien. Au quotidien, il y a l’accès aux soins et l’attractivité du territoire pour les jeunes médecins. » Et de poser un cadre clair : « Depuis quelques années, il y a un travail qui est fait de façon assez exponentielle sur la recherche. Pour l’heure, l’objectif de cette année 2026/2027 est de faire monter en compétences ce centre de recherche, justement, pour être une base et un axe de travail du futur CHU. Un CHU, précise-t-elle, dont le modèle, en raison des spécificités de l’île est à inventer. » Ce sera forcément un CHU multi-sites, intercommunal, public-privé. On ne fera pas un CHU comme à Bordeaux ou Marseille. Il faut inventer quelque chose d’adapté au territoire. » Et de souligner que des contacts ont notamment été pris avec la Guyane, où un CHU multi-sites a été mis en place, pour s’en inspirer. Sans compter son adresse qui restera néanmoins à déterminer « ça sera un sujet politique sur lequel aussi les acteurs devront se mettre d’accord : quelle adresse met-on au CHU ? Ajaccio, Bastia, Corte ? Je ne pose rien sur la table ! » Et de faire preuve d’un même pragmatisme pour répondre à l’accès aux soins et pallier la désertification médicale en favorisant l’installation de jeunes médecins. Elle pense maisons de santé, consultations avancées, internes, docteurs juniors… et mise sur le collectif. « Faire venir des médecins, ce n’est pas seulement une question d’argent. C’est un environnement, un projet de vie. Il n’y a pas que le médecin professionnel de santé, il y a aussi sa cellule familiale et là, j’ai envie de dire, ce n’est plus le rôle de l’ARS, c’est le rôle de tous les acteurs, de l’entreprise, de la collectivité pour mettre en place des crèches, pour mettre en place des services, qui permettent aux conjoints de pouvoir venir s’installer et trouver un travail sur un territoire… Le plus difficile, c’est de les faire venir. Une fois qu’ils viennent, ils n’ont plus envie de repartir. »
Une expérience politique utile… mais qui fait partie du passé
Ainsi pour la nouvelle directrice, le rôle de l’ARS est clair : « Faire remonter les réalités du terrain et adapter les politiques nationales à la spécificité insulaire. » Et d’assumer de pouvoir se servir de son passé en politique comme un outil. « Je connais l’administration centrale, les ministres, les cabinets. Tout mon ancien cabinet est dans l’administration du ministère de la Santé. C’est un fait. Si ça peut aider la Corse, bien sûr que je m’en servirai. En toute transparence. Le but, ce n’est pas de faire des passe-droits. C’est de faire remonter les bons dossiers au bon endroit. » Elle se définit volontiers comme une interface. « Mettre de l’huile dans les rouages. Faire en sorte que chacun trouve sa place. » Avec les élus, le préfet, les professionnels de santé, elle revendique la co-construction. « On n’est pas en opposition. On travaille ensemble. »
La politique, justement, elle la regarde désormais à distance. Aujourd’hui, elle revendique un autre engagement. « La politique ?,elle sourit,c’est coché. J’ai fait en huit ans ce que certains font en trente. Aujourd’hui, je m’éclate là où je suis. » Mais ce qui l’anime reste inchangé. « Faire bouger les lignes. Éviter le renoncement aux soins. Rassurer les gens sur leur quotidien. »Christelle Boucher-Dubos sait que la confiance ne se décrète pas. Qu’elle se construit lentement, déplacement après déplacement, rencontre après rencontre. Mais elle avance avec une certitude : « On ne peut pas décider pour un territoire sans le comprendre. Et pour comprendre, il faut être là. » Finalement, si sa méthode se dessine c’est bien là : apprendre l’île avant de vouloir la transformer.

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