Les pompiers voient rouge

Près de quarante jours de grève. Du jamais vu. Le mouvement revendicatif national des soldats du feu a été largement suivi. Dans l’île, il souligna les difficultés spécifiques qui accroissent le malaise général. Mais indique l’importante contribution des collectivités locales qui suppléent fortement au désengagement de l’État.
Par Jean Poletti
La colère couvait depuis longtemps, se concrétisant sporadiquement avec de brèves flambées revendicatives. Cette fois, nul avertissement sans frais. La corporation dit son exaspération et engagea une opposition frontale avec le ministre de l’Intérieur, autorité de tutelle. Après plusieurs rencontres place Beauvau avec Laurent Nuñez, les représentants syndicaux se dirent floués et dépités. « Nous sommes en sous-effectif chronique, le matériel est vétuste ou insuffisant alors que nos missions se multiplient. » Tels sont les griefs majeurs qui sans conteste imposent une profonde mutation organisationnelle. Les déficiences logistiques eurent comme point d’orgue les violents incendies qui parcoururent dernièrement le pays. Malgré leurs efforts aux lisières de l’abnégation, les pompiers semblaient engagés dans une lutte inégale. Le bilan eut sans doute été plus important encore sans l’élan de solidarité citoyenne. Ici, des agriculteurs acheminant des citernes d’eau. Là, des entrepreneurs du bâtiment creusant à coups de bulldozers de vastes tranchées coupe-feux. Sans oublier de nombreux particuliers venus spontanément prêter main-forte.
Compassion insultante
Dans un propos vraisemblablement puisé dans des éléments de langage dûment préparés, les émissaires du pouvoir saluèrent cette réaction populaire. Elle permettait ainsi de dissimuler les carences criantes en hommes et équipements. Sans verser dans l’énumération citons simplement pour fixer les esprits que nul masque ou protection efficiente contre les fumées toxiques ne fait partie des équipements conventionnels. Tandis que boissons et nourritures étaient gracieusement fournis par les riverains. Vous avez dit intendance en souffrance ?
La Corse, une nouvelle fois , ne fut pas épargnée par les flammes estivales. Elles n’eurent pas l’amplitude et la vigueur de celles qui se propagèrent en maints lieux de l’Hexagone. Pour autant, elles mobilisèrent les équipes, qui par ailleurs devaient faire face à leurs autres missions de secours.
Ici et maintenant
En l’occurrence chez les gradés ou dans les rangs, tous disent à bon droit que durant la saison touristique la population augmente sensiblement, créant par effet logique une hausse des interventions. Elles s’ajoutent et se superposent à celles récurrentes des incendies.
Pourtant cette surcharge de travail s’effectue à personnels constants. Aussi la corporation insulaire réclame-t-elle une nouvelle stratégie qui réponde mieux aux besoins. En saine logique, la CGT, le STC et Avenir Secours dans une réelle unanimité se sont joints aux doléances générales, sans pour autant gommer des spécificités. Oui, du Cap à Bonifacio les tâches ne cessent de se multiplier. À l’évidence, les responsables nationaux font la sourde oreille. Bien évidemment sur le terrain la rupture rode.
Subventions locales
Toutefois, différence majeure, chez nous les deux Services départementaux bénéficient d’importantes subventions de la Collectivité de Corse. Sans forcer le trait, osons dire qu’elle pallie de manière significative l’inaction gouvernementale. Dans les allées du pouvoir a-t-on véritablement conscience de la décrépitude qui s’instaure au sein des casernes ?
Au-delà des déclarations lénifiantes saluant la bravoure, l’autorité étatique fait depuis longtemps preuve d’une indifférence envers les personnels qui frise le dédain. Ils n’ont nul besoin de médailles ou de compliments, mais d’abord et avant tout d’outils de travail efficients et de recrues. Le reste n’étant que vaine littérature ou fausse mansuétude.
En bannissant tout esprit polémique, cette attitude singulièrement décalée fut illustrée par un cliché d’un grand magazine. Elle représentait en une le président de la République s’adonnant tout sourire au jet-ski alors que le pays s’embrasait. Apparentement terrible. Nul ne demandait que l’hôte élyséen manie la lance à incendie. Ni même qu’il revête l’uniforme et le casque, mais qu’il se rende rapidement sur les lieux proies de flammes. Au moment où elles parcouraient les végétations et détruisaient habitations, hameaux, communes. Et pire encore provoquaient des morts. Il le fit mais lors des dernières braises. Et l’habitant de susurrer : pourquoi viens-tu si tard ?
L’État prend le maquis
Brisons cette parenthèse, qui peut sembler hors sujet. Elle campe cependant, mieux que longues digressions, la perception des princes qui nous gouvernent devant des calamités naturelles que les changements climatiques rendront malheureusement répétitives et habituelles. Pourtant, malgré les faits désastreux et les sombres perspectives, nulle réflexion n’est initiée en haut lieu. Pas même l’amélioration factuel du système en place. Qui pourtant atteint ses limites.
Dans un raccourci saisissant, revenons à notre région. Écoutons Lucien Rossini, délégué di U sindicatu di i travaglatori corsi dire sans ambages « l’apport financier des collectivités locales nous ont permis de renouveler presque entièrement le parc de véhicules, tout en permettant de restaurer les locaux ». Comme en écho Lucien Rossini, représentant Avenir Secours de souligner en substance que « chez nous la prise de conscience salutaire des maires et de l’Assemblée territoriale n’est pas un vain mot ».
Au four et au moulin
Sans verser dans l’extrapolation, chacun perçoit aisément que sans cette implication budgétaire, la situation des soldats du feu s’avèrerait en Corse proche de la paralysie. Combien sont-ils ? Environ deux-mille-sept-cents, dont une large majorité de volontaires. Sans ces personnes qui épaulent les professionnels animés d’un sens civique aigu, nul doute que les quelque trente-six mille interventions annuelles ne pourraient être accomplies. Mais ce bénévolat qui ne dit pas son nom ne peut se substituer indéfiniment à l’absence cruciale de politique publique du pouvoir, devant conjuguer emplois supplémentaires et équipements nécessaires.
Toujours plus
Doit-on rappeler que la protection des personnes et des biens est la prérogative régalienne de l’État ? En l’espèce, dire qu’il n’est pas à la hauteur de sa tâche relève de l’évidence qui confine parfois à une sorte de non-assistance environnementale ou humaine en danger. « La réalité est chez nous vécue au quotidien », martèlent les sapeurs-pompiers. Ils font aussi remarquer que l’accroissement inexorable de leurs actions dans le rural est la conséquence des manques ou de la disparition des services publics. Voilà qui renvoie aux absences de soignants de proximité, et reflète une organisation du territoire laissant l’intérieur à la portion congrue. Toujours plus ! Les pompiers sont devenus insidieusement taillables et corvéables à merci. Ils sont ceux qui se pressent auprès des blessés de la route ou lors d’accidents domestiques. Ils sont les premiers secours dans les villages. Et se muent même en libérateurs pour tirer de leurs fâcheuses situations des personnes bloquées dans l’ascenseur.
L’étincelle du devoir
Ce panel, qui croît sans cesse, ne rencontre chez eux nulle récrimination. Ils répondent présents sans l’esquisse de l’ombre d’une hésitation. Pourtant ils alertent. À l’impossible nul n’est tenu. En clair, les personnels manquent, à l’image des engins divers et variés pour les servir. Un exemple ? Un camion équipé pour combattre les feux de forêts coûtait deux-cent-mille euros, aujourd’hui il faut débourser près du double. Que faire lorsque, comme cela est parfois le cas, ils sont vétustes ? Les rafistoler avec les risques que cela comporte lors d’opérations ? Les changer ? Mais là encore la puissance publique fait la sourde oreille. Et ce sont dans des rituels désormais établis le pouvoir régional voire les mairies et les intercommunalités qui honorent les dépenses.
U troppu stroppia
Cette folle surenchère pourra-t-elleperdurer sans que les autorités, dites responsables, jouent l’Arlésienne ? Est-il normal, qu’ici plus qu’ailleurs, un système pourtant essentielrésiste presque exclusivement grâce aux subventions locales ? Alors il sedit dans les allées du pouvoir que les caisses sont vides. Nul ne le nie. Mais sauf à se lamenter, ceux qui depuismaintenant une décennie occupèrent les palais lambrissés, devraient à tout le moins faire leurmea culpa plutôt que de pérorersur les estrades de campagne ou jouer les cabotins lors de réunions internationales. Courroucés ? Les syndicalistes le sont assurément. « On continue le job », dit l’un d’eux. Maisson engagement se teinte d’amertume. Avec ses collègues,il ne craint nullement d’affirmer qu’en comparaison avec d’autres services publics : « Nous sommes les parents pauvres de la République. »
Effets dévastateurs
La tonalité se fait plus grave, le propos quitte la réaction épidermique et se veut prospective. En leitmotiv, il place sa diatribe dans sa véritable dimension. Délaissant nuances et euphémismes,il se faitporte-parole. L’État ne doit plus s’en remettreaux localités pour que les sapeurs-pompiers puissent remplir une fonctionqui est d’ordre national. Et dans une adresse, relayée par Corse Net Infos, d’asséner : «L’État doit comprendre que les collectivités ne peuvent pas subvenir à tous les besoins. Il faut qu’il mette la main à la poche. En contrepoint, dans une région frappée par la précarité, cet effort local que nul ne conteste atteint en onde de choc sur les finances insulaires et les habitants. » Point n’estbesoin d’être grand économiste pour comprendre que l’argent dévolu aux pompierspourrait manquer pour d’autres domaines. Car les capacités financières ne sont pas extensibles et impliquent des choix.
Niches de recettes
Devant le mur du silence de Paris, des palliatifs sont imaginés.Le STC propose de nouvelles recettestelle une contribution surl’activité touristique. Le raisonnement ? « La population locale payeles secours en montagneou l’assistance aux plaisanciers en détresse. »Dans le même temps, d’autres leaders syndicauxréclament « en urgence absolue » que les zones sensiblescomme l’extrême-sud bénéficientd’un supplément de moyens. Ellesallient en effet risquesde feu de forêt et suractivité liée au tourisme.
Toutefois le cahier de doléances, qui ne fait pas l’amalgame entre le possible et le souhaitable, met au jour la situation d’un corps de métiers dans lequel l’a engoncé trop d’inaction en haut lieu. Il convient ailleurs comme ici de revoir toute l’organisation. Étoffer les effectifs, leur donner les matériels nécessaires. Bref, en faire une réelle force de frappe de professionnels.
Réactiver la flamme
Pour l’heure, doit-on le redire inlassablement, tant le différentiel est majeur ceux qui font carrière sont seulement vingt pour cent dans les casernes. L’écrasante majorité étant constituée de volontaires. Sans eux, qui laissent emplois, activités et occupation sitôt qu’ils sont alertés, rien ne fonctionnerait. Haro sur l’État ? Oui. Dès lors qu’il rechigne à respecter ses obligations et honorer sa fonction. À moins que s’étant lui-même consumé dans une situation comptable inextricable, il prenne le risque de brûler ses vaisseaux. Et transmettre le fardeau au prochain gouvernement…
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