Roland Frias : voyage poétique au revers de la lumière


Voix bien connue du paysage médiatique et musical corse, Roland Frias se livre aujourd’hui sur un terrain plus intime. Journaliste sur les ondes de RCFM, chanteur et slameur, il signe avec Au revers de la lumière son tout premier recueil de poèmes paru en mai dernier chez Hello Editions.

À travers des textes mûris au fil des ans, l’auteur explore nos ombres et les failles de l’existence, sans jamais se détacher d’un fil d’espérance. Entre sens du rythme, observation du monde et quête d’universalité, rencontre avec un amoureux des mots au cœur de son univers poétique.

Par Brandon Andreani

D’où vous vient cette passion pour l’écriture et, plus particulièrement, pour la poésie ?

Elle vient de loin, bien avant que l’écriture ne devienne une composante de ma vie professionnelle. J’écris depuis l’enfance. Ma mère a conservé certains de mes premiers poèmes, écrits à l’école primaire. Et il m’arrivait même, lorsque j’étais puni, de lui répondre en vers ! Cela peut prêter à sourire aujourd’hui, mais je crois que c’était déjà révélateur : les mots étaient ma façon la plus naturelle de traduire ce que je ressentais, de mettre un peu d’ordre dans ce qui m’agitait, parfois aussi de répondre au monde.

Il y a également une transmission familiale très forte. J’ai grandi dans un environnement où la parole avait une vraie valeur. Mon grand-père pratiquait l’improvisation poétique, le chjam’è rispondi, et pouvait toucher toute une assemblée en quelques vers. Mon oncle a lui aussi entretenu cette tradition. Entre le corse et le français, j’ai donc appris très tôt que les mots avaient un rythme, une musique, mais aussi que les silences pouvaient avoir autant de poids que ce qui était dit.

Le journalisme a prolongé ce rapport aux mots d’une autre manière. Il m’a appris à observer, à écouter et surtout à restituer les faits avec rigueur et fidélité. Dans mon métier, l’écriture est d’abord au service du réel, des faits et de ceux à qui l’on donne la parole. La poésie ouvre un autre espace : elle permet d’explorer ce qui relève davantage de l’intime, de l’émotion, de la mémoire, parfois de l’indicible. C’est d’ailleurs ce que j’écris dans l’avant-propos du livre : lorsque le monde m’échappe, l’écriture me rattrape.

Le public vous connaît principalement comme journaliste, chanteur et auteur-compositeur, notamment à travers le slam. Qu’est-ce qui vous a poussé aujourd’hui à franchir le pas de la publication avec ce premier recueil ?


Peut-être précisément le fait que je n’avais jamais écrit avec l’objectif de publier un recueil. Certains textes ont plus de vingt ans. Pendant longtemps, ils ont accompagné différentes périodes de ma vie sans que je cherche nécessairement à les montrer.

En revanche, l’écriture avait déjà trouvé d’autres voies. J’ai écrit des textes mis en musique, notamment avec Vogulera sur l’album In stu novu campà, mais également avec Florence Luccisano, dont je salue la mémoire, Emma Paggini, L’Alivetti, In Esiliu ou Cortex Sumus. Puis j’ai développé un univers plus personnel autour du slam avec le projet Sibyllin et trois singles. Toutes ces expériences ont façonné mon écriture : la musique m’a appris le souffle, le rythme, la nécessité qu’un mot sonne juste autant qu’il signifie quelque chose.

Le déclic pour Au revers de la lumière est venu lorsque j’ai repris l’ensemble de mes textes. Certains sont restés très proches de leur forme d’origine, d’autres ont été profondément retravaillés ou réécrits, et de nouveaux sont venus compléter l’ensemble. Peu à peu, j’ai découvert qu’ils se répondaient… Malgré les années qui les séparaient, ils racontaient quelque chose de commun : nos chutes, nos doutes, ce qui nous abîme, mais aussi ce qui nous relève.

A partir de là, je n’avais plus devant moi une collection de poèmes, mais un parcours. C’est cette cohérence qui m’a donné envie d’en faire un livre….

Vos textes ne masquent rien des épreuves ni des zones d’ombre de l’existence, tout en laissant toujours filtrer une lueur d’espoir. Est-ce là une véritable philosophie de vie que vous cherchez à transmettre ?

Oui, à condition de ne pas confondre l’espérance avec un optimisme de façade.

Je ne crois pas qu’il faille enjoliver ce qui fait mal. Le livre parle de chute, de doute, de harcèlement, d’absence, de solitude, de colère, de mémoire familiale. « L’écho des non-dits », par exemple, est intimement lié à la disparition de mes grands-parents paternels dans la catastrophe aérienne du Monte Renosu en 1962. Mon père et son frère jumeau n’avaient que trois ans, leur sœur aînée quinze. Cette absence s’est transmise dans la famille, beaucoup par les silences. La poésie ne répare évidemment pas cela. Mais elle peut donner une forme et des mots à ce qui en a longtemps manqué…

C’est peut-être là que se trouve ma conception de l’espérance : non pas nier l’ombre mais chercher ce qu’elle peut révéler.

Le titre Au revers de la lumière vient de là. La lumière qui m’intéresse n’est pas celle qui éblouit. Elle peut tenir dans un geste, une présence, un regard, quelque chose de presque imperceptible. Dans « Le retour du presque rien », par exemple, le renouveau n’arrive pas comme un grand bouleversement : il se manifeste dans des signes minuscules du quotidien. Dans « L’école de la chute », l’échec devient aussi apprentissage.

Donc oui, c’est probablement une philosophie de vie : accepter les failles sans s’y enfermer. Ne pas nier ce qui nous atteint, mais refuser que cela ait nécessairement le dernier mot.


Bien que la démarche soit intime, vous privilégiez le « tu » ou un « on » collectif : est-ce une manière d’inviter le lecteur à partager ce cheminement vers la lumière ?


Absolument ! Je ne voulais surtout pas écrire un livre qui resterait enfermé dans mon propre « je ».

Le point de départ peut être très personnel mais la poésie devient véritablement intéressante, à mes yeux, lorsqu’elle permet à quelqu’un d’autre d’entrer dans le texte avec sa propre histoire. Le « tu » crée cette proximité. Il peut désigner une personne précise, le lecteur, mais aussi cette part de nous-mêmes à laquelle on s’adresse parfois lorsqu’on essaie de se relever ou de comprendre ce que l’on traverse.

Le « on » produit un autre mouvement : il transforme une expérience individuelle en expérience partagée. « On tombe », « on cherche », « on doute »… À cet instant, je ne raconte plus seulement quelque chose qui m’appartient. Je parle de fragilités que nous pouvons tous connaître.

« À toi qui subis » en est sans doute l’exemple le plus évident. Le texte parle du harcèlement scolaire, mais j’ai choisi de m’adresser directement à celui ou celle qui le subit. Je ne voulais pas parler sur cette personne, mais à elle. Cette différence de point de vue change tout.

C’est aussi le sens du chemin proposé par le recueil : il part de zones très intérieures, puis s’ouvre progressivement aux autres, au lien, au monde, jusqu’à l’espérance. Le voyage commence peut-être seul mais il n’a pas vocation à le rester…

Comment sont nés ces poèmes et d’où puisez-vous votre inspiration ? Le processus de création poétique diffère-t-il fondamentalement de l’écriture d’une chanson ?

L’inspiration vient rarement de quelque chose d’extraordinaire. Elle vient surtout de l’attention.

Une scène aperçue dans la rue, une conversation, un visage, un comportement, un souvenir, une phrase entendue presque par hasard peuvent devenir le point de départ d’un texte. Mon métier de journaliste joue certainement un rôle : il m’a appris à regarder et à écouter, mais aussi à être attentif à ce que les gens ne disent pas.

C’est très visible dans le recueil. « Les gens pressés » regarde cette course permanente dans laquelle nous sommes pris. « Mode avion » interroge notre dépendance aux écrans et ce paradoxe d’être constamment connectés tout en pouvant devenir absents à ceux qui nous entourent. À côté de cela, certains textes puisent dans une matière beaucoup plus intime : la paternité avec « Ici », les liens, l’amour, la mémoire familiale avec « L’écho des non-dits ». Cette coexistence entre l’observation du monde et l’intime est probablement ce qui rapproche le plus ma poésie de mon regard de journaliste.

La chanson et la poésie ne se construisent cependant pas tout à fait de la même manière. Une chanson doit très vite composer avec une musique, une métrique, une durée, un refrain éventuellement. Le texte doit trouver sa place dans un cadre sonore. Dans un poème, je peux laisser davantage la forme naître de ce que j’ai envie de dire : choisir la rime ou le vers libre, prendre le temps d’une image, d’un silence.

Mais il reste entre les deux une parenté essentielle : j’écris avec l’oreille autant qu’avec la plume. Je lis beaucoup mes textes à voix haute. Je cherche leur respiration, leur cadence, l’endroit où une phrase doit s’arrêter ou repartir. La chanson, le slam et la poésie empruntent des chemins différents, mais ils viennent chez moi de la même source : cette envie de trouver, pour une émotion ou une idée, les mots qui sonnent juste…

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