Au soleil des mirages

Par Jean Poletti
Enfin là. Inconsciemment attendu, l’été est pour certains synonyme de vacances, tandis que d’autres espèrent qu’il cicatrisera momentanément les plaies des frimas de la vie. D’un solstice à l’autre, voilà venue la période qui ploie sous la chaleur. Elle ravive les fragrances d’un parfum d’insouciance. Une parenthèse ludique aux difficultés économiques et sociales d’une communauté. Illusion passagère ? Nul ne le nie. Éphémère moment ? Assurément. Faut-il pour autant l’éclipser, tel un intrus ? D’aucuns le pensent, évoquant le spectre de la canicule, et ses néfastes effets sur les personnes, la végétation et autres sècheresses qui confinent au manque d’eau. Ce revers de la médaille semble emporté par la vague de satisfaction, diffuse ou exprimée, ne retenant que la promesse des beaux jours, chère à Samuel Beckett. Ainsi dans un pèlerinage laïc sans cesse recommencé, la diaspora revient se ressourcer, tirant de leur léthargie maints villages terrassés par la désertification. Ce rituel du retour renvoie à la formule du célèbre avocat Moro-Giafferi : « Un Corse ne s’exile pas, il s’absente ». Dans cette intense mutation que dicte le calendrier, figure à l’évidence le tourisme. Ce secteur est le principal pilier de l’activité insulaire, représentant quelque quarante pour cent de son économie. Pourtant, il a la fragilité du cristal, soumis aux aléas conjoncturels et à la concurrence d’autres destinations. Depuis des lustres, les palabres s’enchaînent à l’envi sur la sempiternelle interrogation « Quel tourisme pour la Corse ? » Mais cette sémantique, donnant lieu à des débats d’exégètes, ou supposés tels, illustre un débat amputant l’essentiel. La véritable question, au demeurant passée sous silence, tient en quelques mots : Veut-on du tourisme pour la Corse ? Si la réponse est positive, alors le champ de son organisation peut être ouvert afin d’en tracer les objectifs, les moyens, la structuration. Dans le cas inverse, plutôt que d’avancer masqué pour brider un secteur, il conviendrait aux censeurs de dire clairement par quoi remplacer ce qui fait vivre une profession et au-delà profite au commerce et à l’artisanat. Mais vouloir imposer des ukases aux vacanciers, équivaut fréquemment à ce qu’ils optent pour d’autres lieux. Leur dire qu’ils doivent venir en avant ou après saison, sans aucun loisir à leur offrir, sauf des balades champêtres, relève de la gageure. Cela renvoie factuellement à cet ancien contrat de plan État-Région où un chapitre était intitulé « Tourisme, ce mal nécessaire. » Le temps depuis est passé, la doxa demeure. Chassons des esprits l’éventuel quiproquo. Loin de nous l’idée d’être le thuriféraire d’un tourisme débridé. Mais au risque d’insister, dessiner des plans sur la comète sans avoir au préalable et sans ambages dit que l’île a besoin de la manne touristique s’apparente à la vacuité. Ou l’opportunité pour certains de surfer avec ceux qui rêvent d’un superbe isolement, rempart à ces visiteurs indésirables à tous égards. Lâcher la proie pour l’ombre ? Le Groupement des hôteliers et restaurateurs de l’île que préside César Filippi ne l’entend pas de cette oreille. À l’orée de ce qui devrait être un Austerlitz saisonnier, ils déplorent un Waterloo, point d’orgue de contraintes qui se conjuguent au fil du temps pour atteindre désormais les rivages de l’irréversible. En présence de Catherine Quérard, leur présidente nationale, la corporation dénonça pêle-mêle l’explosion des charges, la pénurie de logements pour les saisonniers, la concurrence des meublés touristiques. Mais aussi les frais d’approche aériens et maritimes. Comme un symbole néfaste de cet étiolement fut une nouvelle fois dénoncé un panel de contraintes réglementaires. Elles laissent émerger, telles des lames de fond, les sacro-saintes autorisations d’occupation temporaire des plages. Illustration prégnante d’un trompe-l’œil qui pénalise une activité sans pour autant juguler, fut-ce partiellement, la fréquentation globale des sites, n’épargnant même par ceux qui sont protégés. Nous voilà en leitmotiv revenus au cœur de la problématique, celle qui transcende les vaines palabres et autres stériles arguties. En raisonnant par l’absurde, évoquons une simple hypothèse : que restera-t-il aux modestes revenus insulaires si d’aventure le tourisme était rayé de la carte ? Avant qu’il ne soit trop tard, le groupement des hôteliers et restaurateurs en appelle à une authentique stratégie économique. Une sorte de politique des loisirs, structurée, et pleinement intégrée dans le développement global. Cela permettrait de définir un cadre général, à l’intérieur duquel une profession ne serait plus sacrifiée sur l’autel de l’indifférence, quand ce n’est pas de l’hostilité. La réalité est éloquente. Les radiations d’entreprise ont augmenté de trente-six pour cent et celles qui sont en difficulté de quelque douze pour cent. À ce rythme, on dira dans un proche avenir sous forme de mauvais conte corse, il était une fois le tourisme. À cela César Filippi et le groupement rétorquent « La Corse n’a pas besoin de compassion économique mais de décisions ».
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