LA GROTTE NAPOLÉON DU CASONE: légende ou réalité historique ?

Aujourd’hui, la grotte du Casone est souvent présentée comme une légende destinée à faire rêver les visiteurs de la Ville Impériale. À Ajaccio, personne n’imagine que Napoléon, dans sa petite enfance, ait pu s’éloigner de la ville pour se rendre au Casone. Pourtant, replacée dans son contexte historique, cette tradition apparaît bien plus crédible qu’on ne le dit.

Par René Santoni

Au xviiie siècle, le Casone n’était pas encore le quartier que nous connaissons, mais un vaste domaine ombragé, autrefois propriété des Jésuites, sur lequel avait été construite une grande maison de quatorze pièces dénommée « U Casone ». Ces religieux enseignaient au collège de la ville, qui leur appartenait. Dans ses Recherches historiques. Édifices religieux d’Ajaccio (xve- xviiie siècle) (1914), J. Campi précise que ce domaine servait de « lieu de récréation pour les religieux et les élèves ». Le Casone n’était donc pas un espace marginal, mais un site régulièrement fréquenté dans le cadre de l’enseignement jésuite. En 1768, après l’annexion de la Corse par la France, les biens des Jésuites furent confisqués et affectés à l’Instruction publique. Mais — point souvent oublié — les religieux ne disparurent pas totalement de l’île : cinq pères et un frère furent autorisés à demeurer en Corse, en échange d’une pension viagère prélevée sur leurs anciens biens. Les procès-verbaux des États de Corse de 1775 et 1777 en portent clairement la trace. Parmi ces religieux encore présents figurait l’abbé Recco, personnage essentiel dans la jeunesse de Napoléon Bonaparte. Les historiens discutent encore du cadre exact de son enseignement, mais tout laisse penser qu’il fut le premier maître du futur Empereur. Les archives confirment d’ailleurs que l’abbé Recco intégra le collège royal d’Ajaccio dès son ouverture en 1777. Il semble même qu’il y ait accueilli le jeune Napoléon pendant quelques mois avant son départ pour Autun, en 1778. Cette continuité renforce l’idée d’un lien pédagogique durable entre le maître et son élève, depuis les premières leçons privées jusqu’à l’entrée officielle dans l’enseignement royal. Avant 1777, le jeune Bonaparte, déjà capable de lire et d’écrire, suivait très probablement les leçons de l’abbé Recco dans une «petite école » privée. Dans ce contexte, il est tout à fait plausible qu’il ait accompagné son maître au Casone — domaine que ces anciens Jésuites continuaient de fréquenter. Dans ses dernières volontés, Napoléon n’oubliera pas son premier maître et lui léguera la somme de 20000 francs. Cette tradition n’est pas née avec le tourisme moderne. Dès 1823, alors que l’Empereur venait de mourir, l’Anglais Robert Benson visitait le Casone et la grotte. Dans un ouvrage paru en 1825, Sketches of Corsica, il décrivait ce site comme un lieu que Napoléon fréquentait enfant, récit repris quelques années plus tard par Walter Scott.

Mais d’où Benson tenait-il ces informations ?

Il n’était pas en Corse en simple touriste: il y effectuait une mission officielle, mandatée par les gouvernements britannique et français, dans le cadre d’un litige lié à la succession de Pascal Paoli. Cette affaire, complexe et sensible, portait notamment sur les arrérages de la rente léguée par le général aux communes corses de Corte et de Morosaglia afin d’y créer des écoles. Elle donna lieu à une transaction conclue à Paris entre les communes concernées et les héritiers, transaction solennellement approuvée par ordonnance royale en 1826. Nous ne sommes donc pas dans une simple anecdote locale, mais dans un dossier officiellement traité au plus haut niveau de l’État. À cette occasion, deux députés corses furent mandatés pour représenter les communes: André Ramolino pour Corte et Horace Sebastiani pour Morosaglia.

Benson et Ramolino se sont donc nécessairement rencontrés dans un cadre formel et professionnel. Ce détail est capital. André Ramolino (1767-1831), cousin germain de Laetitia Bonaparte, n’avait que deux ans de plus que Napoléon et fut élevé dans le même entourage familial. Il le connut intimement dans son enfance. Plus tard, il resta proche des Bonaparte, aida Napoléon en 1793, devint le beau-frère d’Élisa, reçut en 1805 la maison Bonaparte en donation et rejoignit l’Empereur à l’île d’Elbe en 1814. Mais il ne fut pas seulement un parent fidèle: dans l’affaire de la succession de Pascal Paoli, il joua un rôle officiel de premier plan, intervenant dans la résolution des difficultés successorales et servant d’interface entre les communes corses, les héritiers et l’administration française. Dans ce contexte précis, il apparaît comme l’informateur le plus naturel de Benson. Leur relation ne relève pas d’une conversation fortuite, mais d’échanges inscrits dans une collaboration administrative suivie. Par sa position officielle, par son ancrage ajaccien et par sa proximité ancienne avec Napoléon, Ramolino était idéalement placé pour transmettre à Benson des souvenirs précis de l’enfance du futur Empereur et, très probablement, des indications sur la fréquentation du Casone et de sa grotte. Fait significatif, lorsque Benson visite Ajaccio en 1823, il ne crée pas l’appellation : il évoque « une roche de granit isolée, qu’on appelle la grotte de Napoléon». La formule indique clairement qu’il reprend une dénomination déjà en usage. Deux ans seulement après la mort de l’Empereur, le site était donc identifié localement comme lié à son enfance, ce qui confère à la tradition une ancienneté remarquable. Un élément renforce encore la crédibilité de ce témoignage. En 1825, lorsque Benson publie son ouvrage, Napoléon est mort depuis seulement quatre ans et une grande partie de sa famille est toujours en vie. Si l’affirmation d’une fréquentation enfantine du Casone avait été manifestement erronée, elle aurait très probablement été démentie par l’entourage impérial, encore attentif à la mémoire du défunt. Or aucune contestation connue ne semble avoir été formulée. La tradition trouve même une confirmation iconographique quelques décennies plus tard. Lors de l’Exposition universelle de Paris en 1855, un dessin représentant la grotte de Napoléon à Ajaccio fut exposé dans la division des Beaux-Arts par la section britannique. Son auteur, William Cowen, peintre paysagiste anglais ayant visité la Corse en 1840, contribua ainsi à diffuser l’image du site auprès d’un public international. Le fait qu’un tel sujet ait été retenu et présenté officiellement montre que la grotte était déjà identifiée et associée à l’enfance napoléonienne bien avant l’essor du tourisme de mémoire. Enfin, l’attachement ultérieur de Napoléon au Casone ne laisse guère de doute: en 1799, lors de son retour d’Égypte, il y conduisit son état-major, et il fit ouvrir la grande artère reliant le centre d’Ajaccio à ce secteur, l’actuel cours Grandval. Ainsi, derrière la carte postale, la grotte du Casone apparaît moins comme une simple légende que comme une hypothèse solidement étayée. Sans pouvoir affirmer avec une certitude absolue que l’enfant Bonaparte y joua ou y rêva, la convergence des sources, des réseaux familiaux et des témoignages rend cette éventualité non seulement plausible, mais hautement probable.

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