
Avec Si je meurs, je viendrai vous le dire, Jérémy Alberti signe son premier film. Tourné dans son village de Moncale, ce documentaire naît du désir de saisir des moments de vie partagés avec sa grand-mère, Élisabeth, et ses trois sœurs. À travers la tendresse du regard d’un petit-fils, le film explore le deuil, la nuit, la mémoire d’un village qui disparaît. Une démarche intime, pudique, un cinéma du réel où chacun peut se reconnaître.
Par Caroline Ettori
Vous avez été formé en tant qu’acteur au cours Florent à Paris, vous avez participé à différentes productions au théâtre et au cinéma avec notamment I Comete de Pascal Tagnati ou Les Exilés de Rinatu Frassati. Comment êtes-vous passé des plateaux de la scène à la réalisation ?
C’était une volonté très lointaine de réaliser que je n’avais jamais concrétisée parce que je manquais de confiance en moi et de structure. De la même manière, j’écris beaucoup depuis toujours dans des carnets, sur mon ordinateur, mon téléphone qui regorgent de choses là encore inabouties. Pour me lancer, j’ai eu besoin de m’entourer et de trouver quelqu’un pour m’accompagner dans ce processus.
Comment le projet a-t-il commencé ?
J’avais entrepris de le faire avant le Covid, il y a six ans. J’avais même mobilisé une petite équipe. L’idée était de capturer des moments du quotidien de ma grand-mère avec ses trois sœurs. Toutes les quatre étaient veuves, vivaient au village, parlaient plus corse que français. Je voulais capter des instants de vie, leurs échanges, leur naturel. Mais le dispositif technique, le tournage les ont inhibées. Elles étaient trop préparées, trop apprêtées, maquillées, coiffées. J’ai senti que cela ne fonctionnait pas et j’ai un peu abandonné l’idée.
Quelques temps plus tard, j’ai eu l’occasion de rencontrer un producteur et assez naturellement je lui ai montré une vidéo tournée avec mon iPhone posé sur un coin de table. Il y avait les quatre sœurs en pleine discussion. Il m’a tout de suite demandé si je voulais en faire un film. Il m’a conseillé d’écrire mon projet pour mieux le trouver. Je n’avais pas encore tout à fait mon sujet mais cela a fonctionné. La Collectivité de Corse nous a suivis avec une aide à la création. Mon producteur m’a acheté un iPhone, un micro et c’était reparti.
Les quatre sœurs ont-elles accepté facilement d’être filmées ?
Elles n’ont pas le même rapport à l’image que nous. Aujourd’hui ma grand-mère a 95 ans, le fait d’être enregistrée, filmée et quelque part immortalisée par la caméra ne la préoccupe pas. Au début, elle pensait que je prenais des photos ! Même chose pour mes grands-tantes. Le fait d’avoir repris le tournage tout seul cette fois-ci a aussi changé les choses. Cela m’a permis de saisir de très beaux moments, d’être dans l’instantanéité.
Vous êtes-vous interrogé sur les limites de l’intime ?
J’avais très peur de rentrer dans une forme d’intimité, surtout avec ses sœurs. J’avais peur d’être intrusif. Bien sûr, pour certaines séquences je me suis demandé si je devais continuer à tourner… Je voulais faire ça avec pudeur. Cela a été très compliqué de trouver la bonne place, la bonne distance.
Vous apparaissez dans quelques scènes, on entend parfois votre voix lorsque vous vous adressez à votre grand-mère ou à ses sœurs. Comment s’est posée la question de votre présence dans le film ?
La question du dispositif a été déterminante. Je ne voulais pas de voix off par souci de réalisme, mais aussi pour ne pas imposer une lecture unique, ni orienter le spectateur. Par la suite, je me suis interrogé sur la pertinence de ma présence à l’écran. Cela a donné lieu à une véritable discussion avec mon producteur marquée par de nombreux allers-retours en salle de montage, sans que nous trouvions la vérité du film. Je n’assumais pas encore d’aborder la disparition de ma grand-mère ni la peur qu’elle suscite, jusqu’au jour où j’ai dépassé ce blocage. Ma présence avait alors du sens. Non comme quelque chose qui s’impose, mais comme une présence affective, filiale, discrète à travers quelques gestes, quelques plans, quelques silences partagés. Au final, cela donne des scènes comme celle de l’aghja où tout est dit de manière très pudique.
Le film aborde la question de la mort, du deuil et peut-être plus encore celui de la disparition. Ce n’est pas tout à fait la même chose…
C’est une question centrale. Mon film est d’ailleurs dédié à Frédéric. Si je n’ai pas voulu en parler explicitement, il a été le moteur du projet. Frédéric était mon cousin germain, nous aurions le même âge aujourd’hui. Il incarne pour moi la définition même de la disparition. Le jour de son enterrement, nous étions encore très jeunes, pour préserver les enfants, on nous a éloignés du village et emmenés à la plage. Aucun parole n’a jamais annoncé sa mort. Il avait simplement disparu. Et pour ma grand-mère aussi, son petit-fils est un fantôme toujours très présent.
Vous évoquez également la question de l’au-delà, d’un autre monde sans pour autant en faire quelque chose de pesant. Vous inscrivez ces thématiques dans une certaine continuité à travers la nuit, le rêve…
Il a fallu du temps pour que ce rapport intime à l’au-delà se mette en place. On peut y voir un lien avec le mysticisme ou le sacré. Ma grand-mère est encore autonome : elle se lève, entretient son jardin, et même si ses enfants sont présents, elle tient tout durant la journée. En revanche, la nuit laisse place aux doutes et aux émotions. C’est la nuit que son mari lui rendait visite après sa mort, que des flashs inexpliqués éclairent le cadre d’une photo. C’est la nuit aussi que l’on rêve, que l’on accède à une dimension qui n’est pas la nôtre.
Votre grand-mère semble sereine face à la mort, face à sa propre disparition. Vous l’interrogez sur ce point…
C’est très beau parce qu’elle en parle avec beaucoup de naturel. Je savais précisément où je voulais poser cette question. Nous étions à l’aghja, et je souhaitais sacraliser ce lieu qui représente tant pour les gens du village. Cet endroit possède un magnétisme particulier : lieu de rites païens, chargé d’histoire, intemporel. Je sais que j’y retournerai.
La disparition dans votre film concerne aussi celle d’un village…
C’est un autre aspect essentiel du documentaire : un village qui se vide, une langue qui disparaît, des maisons fermées, des processions qui rassemblent de moins en moins de monde. Je voulais aussi montrer que, si le village conserve encore une âme, c’est grâce aux femmes. Ce sont elles qui fleurissent l’église, entretiennent le cimetière et accomplissent toutes ces tâches qui continuent à faire vivre le village.
Que voudriez-vous que l’on retienne de votre film ?
Il y a différentes étapes dans la fabrication d’un film. Des jours où l’on est plein d’entrain, d’autres où l’on se dit que personne ne sera intéressé. Je parle de moi, de l’intime, avec l’espoir de tendre vers l’universel. J’aimerais que ce film soit une sorte de madeleine, qu’il ravive des souvenirs, et peut-être qu’il invite à profiter de nos proches encore présents. Sans cette caméra, sans ce film, je n’aurais sans doute jamais passé autant de temps avec ma grand-mère.
J’aimerais aussi donner envie à des jeunes de faire des films, de raconter leur histoire. On peut tout raconter même si on est tout seul, même avec peu de moyens depuis un petit village de Balagne.
Où voir Si je meurs, je viendrai vous le dire
Après une tournée dans les cinémas insulaires, Si je meurs, je viendrai vous le dire sera disponible sur la plateforme de streaming Allindì avant une diffusion sur France 3 Corse ViaStella.

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