
Edito
Par Jean Poletti
L’entendement chancelle. La raison s’étiole. Les sentiments s’enchevêtrent. L’assassinat dans un cimetière lors des obsèques de sa mère. L’indicible se produisit. Brisant l’ultime digue d’une Corse qu’emporte le flot d’une violence désormais sans limites. La mort d’Alain Orsoni dans un campu santu, en l’occurrence le mal nommé, transcende le drame. Il terrasse ce qui de tout temps confinait au sacré. Tuer un homme devant la tombe d’un être aimé, en un lieu cerné de croix qui inspirent un sentiment de piété est un acte bestial d’auteurs sans foi ni loi. Dans l’inconscient collectif, l’unité de lieu et de temps qui prévalent en dramaturgie, estompent la personnalité de celui qui tomba dans un havre de recueillement qui fonde l’éternel souvenir. Alain Orsoni avait sa part de flamboyance et d’inconnues. D’éclatante lumière et nimbées de secrets. Son existence écrivit une page à l’encre de pleins et de déliés du FLNC, à son élection sur les bancs de l’Assemblée régionale, ses activités à Barcelone ou au Nicaragua puis son retour à la présidence d’un club de football, témoignaient de ces différences qui forgèrent son unité. Il n’empêche, la balle de ses ennemis terrassa aussi un tabou jusqu’alors jalousement préservé et posé sur le piédestal de quiétude qui doit envelopper l’endroit de l’intemporel repos. En dénigrant un tel précepte, pilier majeur de notre identité, le bras armé qui appuya sur la gâchette fit voler en éclat ce particularisme. Et la détonation qui troubla le silence parut sonner le glas d’une société et l’avènement d’une ère aux relents de violence débarrassée de toute entrave morale. Voilà le message que reçut de plein fouet une population sidérée, déjà lasse de cet empire du mal qui éreinte l’île. Elle pressent dans un clair-obscur que le crime de Vero cloue au pilori le mince espoir de lendemains moins lugubres qu’elle entretenait malgré tout. Cette pâle lumière fut éteinte par le souffle d’un projectile partit d’un bosquet complice. Tel le vent mauvais annonçant un degré supplémentaire de malheurs se fondant dans le creuset de l’effroi. Nul ne s’y trompe. Personne ne se risque à infirmer que ce guet-apens mortel à nul autre pareil est en corollaire avec l’acte de décès d’une certaine idée de la Corse. Celle qui respectait les instants de cérémonies funéraires ou à l’ombre tutélaire d’un clocher, parents et amis se recueillaient devant une sépulture tandis qu’un prêtre procédait à l’ultime bénédiction d’une âme. En réminiscence diffuse revient le souvenir de cette jeune fille tuée par méprise à Ponte-Leccia. D’un épisode, l’autre, l’ignominie met une île au fronton du malheur. Corsica un averai mai bè, professait Pascal Paoli. Les faits qui se conjuguent et s’accélèrent depuis quelque temps accréditent la lugubre prédiction. Serions-nous frappés par quelque maléfice ? La fatalité tiendrait-elle lieu de destin insulaire ? Le croire serait exonérer ceux qui à bas bruit ou au fil d’éclatantes exactions aspirent à mettre une communauté en coupe réglée. Ces voyous terrorisent une communauté et défient l’État. Dans une funeste accélération les homicides ne connaissent désormais aucun sanctuaire. Pas même ces instants de paix des églises où se regroupaient autour d’un suaire ceux qui croyaient au ciel et ceux qui n’y croyaient pas. Brisés tels des fétus de paille un après-midi dans ce village proche d’Ajaccio. Un homme tombe, un autre s’enfuit, la scène surréaliste tétanise, laisse sans voix. Éclipsées les manifestations dévolues à flétrir la spirale mortifère. Scepticisme envers la puissance publique à remplir sa mission cardinale d’assurer la protection des personnes et des biens. En jachère la fameuse instauration de la normalité. Ces rassemblements citoyens et autres considérations législatives reçurent une sanglante réponse qui dépassa par son mode opératoire les plus sombres prédictions. L’inimaginable s’est produit. Il pourfend tout raisonnement, enterrant le credo d’un futur qui sans être serein pouvait approcher les rivages d’un relatif apaisement. C’est notamment cela qu’emporte avec lui Alain Orsoni tombé sous les yeux de sa famille devant le cercueil de celle qu’il accompagnait pour son ultime voyage. En cela, Vero n’est plus seulement une commune, mais l’épicentre des fractures béantes d’une société insulaire. Parviendra-t-elle à guérir de cette plaie ouverte qui la blesse et la rende infirme ? Tel est l’enjeu. Voilà le défi existentiel. Le reste n’étant que vaines palabres et réactions éculées à force d’être utilisées. Transformer un cimetière en lieu de guerre. Flétrir la sérénité d’un espace voué à la piété et la méditation. Prendre la vie d’un individu prosterné dans l’affliction. Cela relève en corollaire d’une démonstration de pouvoir. Le sociologue Federico Varese, spécialiste mondial des mafias, affirme que ce type de meurtre ne vise pas seulement une personne mais adresse un message. Celui de frapper où bon lui semble, même dans le moment de sacralité collective. Et d’ajouter que ces auteurs cherchent à contrôler la peur davantage que les activités elles-mêmes. Voilà la signification profonde qui rejoint les motivations cachées non pas de l’exécutant des basses œuvres, mais de celui qui en a été l’ordonnateur. En toute hypothèse, là où les gouvernants sont faibles la voyoucratie devient une autorité de fait. La Corse a droit à l’État de droit, disait le rapport Glavany. L’évidence se perd dans les méandres de l’impuissance qui draine l’implacable règne de la loi des armes ayant l’épouvante pour alliée.
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