VILLES PEUPLÉES ET VILLAGES EXSANGUES LES DEUX VISAGES DES MUNICIPALES

La proximité du scrutin attise les foyers politiques. Dans les états-majors insulaires les stratégies s’initient, alliant rideaux de fumée, positionnements parfois insolites, tractations et postures.

Mais un simple coup d’œil suffit à déceler que ces grandes manœuvres ne valent que pour quelques villes. Elles ignorent superbement le sort des petites communes laissées à leurs équations aux multiples inconnues.

Par Jean Poletti


Bastia et Ajaccio focalisent l’essentiel de la médiatisation. Certes, notamment du côté de Sartène, L’Île-Rousse ou Biguglia règne aussi une certaine animation. La liste n’est nullement exhaustive et pourrait sans doute être complétée par d’autres rares exemples. Elle suffit cependant à souligner que l’effervescence s’arrête à la frontière des grandes cités. Ailleurs le calme aux lisières de la torpeur semble régner. Insolite? Sans doute. Dans une région où les trois quarts des communes sont implantées dans le rural et peu peuplées, nulle doctrine n’émerge de la plupart des formations politiques. Tout se passe comme si une césure des urnes laissait dans l’ombre ces localités accrochées aux montagnes et luttant pour leur survie. Pourtant en symbiose avec les scrutins des grandes agglomérations elles participent aussi à l’unicité de l’île. Mieux elles en sont à maints égards les héritières d’une singularité qui forge le particularisme. Aussi il eut été à plus d’un titre normal que l’échiquier politique évoqua, fut-ce à grands traits, les problématiques de ces lieux de haute solitude étrangers aux lumières de la cité. Bien sûr les préoccupations factuelles des chefs de file, qu’ils soient candidats ou dirigeants se focalisent dans les zones d’importance.

l’évidence, il s’agit pour eux de les conquérir ou les préserver. Avec en ombre portée des conséquences sur des futures échéances territoriales. Mais rien ne leur interdisait, dans une démarche globale, de relier leurs préoccupations majeures et légitimes au cas de l’autre Corse. Celle qui tente de préserver du désert une grande partie du territoire.

INVISIBLE FRONTIÈRE

Voilà qui nous amène à réfléchir sans ukases ni admonestations à l’avenir d’une île. Celle qui dans une sorte de péréquation intellectuelle et morale doit penser en terme de complémentarité le littoral et l’intérieur. Car qui oserait imaginer un territoire où la vie serait limitée aux entités urbaines ? Peut-on penser l’espace d’un instant que pourrait s’ériger une frontière invisible mais prégnante entre le dynamisme et la torpeur. Les constructions et les ruines. L’activité et l’immobilisme. Les bruits de l’existence et l’oppressant silence. Tels sont les enjeuxsociétaux.Ilsauraientassurément méritéqueceuxquidisentœuvrerpourla communauté tout entière s’en saisissent sans atermoiement. Qu’ils proclament que le rendez-vous électoral, le plus attractif pour les citoyens, doit aussi être le moyen privilégié de tisser un fil rouge reliant les deux facettes d’une région. Objection, votre Honneur ! pourraient rétorquer certains, arguant que cela est affaire d’élection territoriale. Sauf que dans ce dernier cas, il s’agit d’offre politique pure n’influant que de manière marginale sur la spirale de l’exode rural ou le spectre de l’engourdissement irréversible des campagnes. Dans ce droit fil qui peut affirmer que le débat institutionnel a comme finalité le regain d’installations de familles dans i paesi spenti? Ou bien que Paris aura enfin les yeux de Chimène pour les modestes mairies comptant peu d’administrés et aux budgets atones? Sans conteste, il est d’une limpide clarté que les chemins des urnes rurales ne sont pas bordées, à de rares exceptions près, de considérations politiques. Ils sont fréquemment le reflet de consensus qui renvoient tout simplement à la survie de groupes qui contre vents et marées veulent que e case cummune puissent encore et toujours palpiter d’actions, de réalisations. Et pour tout dire du secret espoir de drainer de nouveaux résidents.

Nécessité fait loi diront les réalistes. Sans doute. Mais en daignant compléter ce jugement abrupt et quelque peu sommaire affleure aussi une volonté des habitants à préserver cette âme villageoise, déniant toute rupture avec le passé et aspirant à lui donner une seconde jeunesse. Utopie ? Pari fou ? Qui l’infirmerait. Cependant cette tentative de ne pas laisser s’effondrer un pan entier d’un legs précieux mérite non seulement des louanges à l’égard de ceux qui s’attellent à cette noble tâche, mais devrait aussi recueillir l’aide et l’implication unanime. Est-ce le cas ? Qu’il soit permis d’en douter. Certes au hasard des circonstances des propos évoquent le droit à l’existence de la ruralité. Qu’en termes élégants ces choses-là sont dites. Mais elles le sont essentiellement depuis la place Saint-Nicolas ou du Diamant. Comme s’il s’agissait d’être dans l’air du temps, sans véritable volonté de contribuer à briser un engrenage. J’y pense et puis j’oublie. Tel pourrait être l’attitude de ces thuriféraires qui se limitent à jouer les avocats commis d’office d’une cause qu’ils jugent perdue. Ainsi, malgré leur saillies et effets de manche, ils se satisfont sans le crier sous tous les toits que les petites communes sortent de leur torpeur uniquement durant la saison estivale. Ou bénéficient d’un regain de vitalité lors des week-ends avec l’apport de ceux qui ont émigré, souvent contraints et forcés, vers les centres urbains, que certains ici et là veulent ériger en métropoles.

CHERCHEZ LA FEMME

Brisons-là ces digressions qui campent une césure frontale de deux mondes se retrouvant naturellement dans la différentiation des enjeux municipaux. Mais comme si cela ne suffisait pas, voilà que cette fois sera également instauré la parité et l’interdiction de panachage pour les communes de mille habitants ou moins. L’idée peut paraître séduisante en théorie. Dans la réalité en Corse où de nombreux villages souvent exsangues et ne comptant qu’une poignée d’électeurs cela risque d’être un remède pire que le mal. D’autant qu’en ombre portée l’engagement communal ne fait plus recette et que des maires veulent rendre leurs écharpes. Nous avions rappelé dans nos colonnes des chiffres édifiants. Sur les trois-cent- cinquante-neuf communes insulaires, un bon tiers n’atteint pas cent habitants et les vingt-trois plus petites n’en totalisent que cinq-cents. En Castagniccia, le Niolu ou le Boziu, une étude déjà ancienne émanant d’un directeur de l’Équipement parlait de désert démographique. En Corse-du-Sud le panel est similaire, et l’on peut citer, bien que ces exemples ne soient pas isolés, Cardo Torghja, Zerubia ou Mela. À l’aune de ces quelques chiffres, on persiste et signe dans ce que nous écrivions sans retirer une virgule. Les constitutions de listes dites «Chabadabada», en référence au film de Lelouche Un homme et une femme, ne seront pas une sinécure. Et faute de combattants, élaborer une opposition aux sortants relèvera de la gageure. Pour ne pas dire des coulisses de l’exploit.

ANCIENS ET MODERNES

Les législateurs pêchèrent sans doute par excès de générosité. Avaient-ils en mémoire le poème d’Aragon La femme est l’avenir de l’homme ? Pour autant dans un village d’une quarantaine d’âmes, ce qui n’est pas exceptionnel chez nous, cela relèvera souvent du casse-tête chinois. Une sorte de péril jaune sur le chemin des urnes. Le débat s’instaura sans outrances dans les localités. Une sorte de querelle entre anciens et modernes. Progressistes et conservateurs. Discussions en trompe- l’œil.Lafinalitéétantdesavoirsicelaest bénéfique ou tout bonnement applicable. Une trilogie se dessina d’emblée que le temps ne modifia pas.

Les partisans, ceux qui faisant contre mauvaise fortune bon cœur, disent que cela est le fruit d’une nécessité et le camp du refus. Chez ces derniers ce n’est pas l’idée qui est rejetée, car elle est colorée d’équité, mais son application. Par ailleurs, ils avancent l’argument que rien n’interdisait naguère au sexe dit faible de faire acte de candidature. Mais rechignent à ce que cela devienne obligation battant en brèche les véritables vocations. D’ailleurs cette loi ne fut pas un long fleuve tranquille au Sénat. Nous l’avions écrit. Mais les redites sont parfois bénéfiques pour faire pièce à la faculté d’oubli fort répandue. Les représentants des territoires validant d’une courte tête le nouveau dispositif. L’un d’eux affirmant «On va bouleverser des règles qui donnaient globalement satisfaction au profit de règles quasiment inintelligibles pour les citoyens.» Et sa collègue Kristine Pluchet du groupe Les Républicains de dénoncer «Une parité au forceps, ni avisée ni respectueuse des réalités locales. » Tonalité différente à l’Assemblée nationale où le projet passa comme une lettre à la poste. Sa présidente Yaël Braun-Pivet, du haut de son perchoir d’affirmer « La parité ne doit plus être une exigence mais une évidence. Il est temps que les femmes prennent toute leur place dans la politique locale.»

«TIR AUX PIGEONS»

Pourquoi s’arrêter en si bon chemin. Allons-y gaiement, réformons sans réserves. Haro sur le panachage. Interdit désormais de rayer certains noms de candidats et les remplacer par d’autres. Même s’ils n’étaient pas en lice. De plus il n’était pas rare que le leader d’une liste victorieuse soit, dans le respect d’un pacte, promulgué maire par ses colistiers dont certains avaient engrangé davantage de suffrages que lui. Et que dire d’une personne qui n’ayant pas fait acte de candidature pouvait se retrouver élu tant son nom figurait en lieu et place d’autres rayés d’un trait de plume ! D’aucuns y voyaient une sorte de démocratie directe et une liberté offerte par les codes et les règles. «Tir aux pigeons », rétorquait Ange-Pierre Vivoni, président des maires de Haute- Corse. Jeux dangereux. Scrutins dénaturés. Lui est favorable aux normes qui ont désormais force exécutoire. À ses yeux, la parité s’impose, et se veut le reflet d’une reconnaissance étouffée par une sorte d’oppression. En corollaire, il flétrit le sacro-saint panachage. Une faculté qui illustrait souvent des antagonismes personnels ou des rancœurs individuelles ne devant rien à la politique. Ainsi même si la liste répondait à leurs options, nombre d’électeurs en excluaient purement et simplement certains. «Pour des raisons souvent dérisoires, subalternes et annexes ou simplement parce qu’ils ne leur plaisaient pas. » Nul besoin toutefois de recourir au sondage pour affirmer que maints électeurs diront qu’ils sont amputés d’une liberté d’adouber ou d’exclure au gré de ses envies. Même si elles sont irrationnelles, exagérées et répondant au bon plaisir offert par un bulletin qui s’accompagnait du stylo rageur permettant le veto.


RÉVOLUTIONS DE PALAIS

Une interrogation affleure. Pourquoi un tel empressement qui s’apparente à la précipitation ?

La fin du scrutin plurinominal majoritaire fut décrété un an avant l’échéance. N’est- ce pas là une difficulté organisationnelle supplémentaire? Les formations sortantes devront être remaniées en tant que de besoin, suscitant inévitablement l’amertume des centaines de colistiers qui devront laisser la place, malgré le sentiment de n’avoir pas démérité. Par ailleurs ce canevas contraint ne se soldera-t-il pas en maints endroits par une seule et unique liste, en l’occurrence celle déjà aux responsabilités, fut-elle révisée? Certes, cette conséquence n’aura vraisemblablement pas été envisagée chez les concepteurs, trop enfermés qu’ils étaient dans leurs certitudes. Aussi n’est-ce pas fruit du hasard si le calendrier élaboré au pas de course provoqua des remous qui atteignirent les rangs présidentiels. Et tels ministres de concéder: «c’est un texte facile à voter mais compliqué à mettre en œuvre dans des délais si courts ». La date avait d’ailleurs été reportée à 2032 par une série d’amendements présentés notamment par des députés de droite et de communistes. Ils furent adoptés à une voix près. Le gouvernement, comme le permet la procédure, demanda une seconde lecture pour revenir au texte initial. Ces petits jeux de pouvoir ne doivent pas dissimuler les clauses majeures. E liste secche ne sont-elles pas d’abord et avant tout l’opportunité d’un choix pour une offre collégiale. Et non pas pour des individus susceptibles d’être acceptés ou empêchés sans référence au projet qu’ils portent ? Hier comme maintenant, interroger le camp des convaincus amène des réponses similaires. Ils applaudissent à la fin du surréalisme d’un scrutin allant jusqu’à permettre l’élection surprise d’un non candidat. Ou « l’exclusion d’un autre dont les idées seraient à tous égards bénéfiques pour la bonne marche communale».


LÉGISLATEUR TOLÉRANT

Comme en écho d’une vallée, l’autre, à Nocario, niché au cœur de l’Orezza, le premier magistrat municipal, Paul Battesti, applaudit des deux mains la nouveauté. Il fut rejoint par son collègue Paul-Vincent Ferrandi. Pour le maire d’Urtaca les craintes de certains s’avèrent exagérées. En tout cas lui est persuadé qu’au sein de ses deux-cent-cinquante habitants, il n’y aura aucune difficulté à forgerlaparité.Ilestvraiqu’encelieu comme ailleurs une nouvelle génération de femmes s’investit dans les structures associatives ou s’impliquent dans divers mouvements citoyens. Aussi, candidater pour obtenir un mandat électif pourrait s’inscrire dans le droit fil de l’engagement au service de la communauté. Par ailleurs, un élément psychologique, qui n’est pas inscrit dans les tablettes de la loi, affleure dans maints esprits. En ces temps de violence, les édiles dits de proximité sont verbalement agressés par des administrés mécontents. La présence de femmes
comme interlocutrices pourrait fort bien atténuer la colère et les remontrances, en ouvrant
plus aisément un espace de dialogue propice aux solutions. Pourtant, de manière épidermique ou empruntant une dialectique plus élaborée, les réfractaires ne faiblissent pas. « C’est du pipeau », maugrée un électeur. Avec d’autres, il n’en démord pas. «Ils vont mettre leurs femmes ou leurs filles et le tour sera joué. » Le législateur par anticipation ne parut toutefois pas être étanche aux plausibles entraves. Aussi une tolérance est-elle inscrite dans les textes s’agissant dunombredecandidaturessurleslistes. La possibilité qu’elles comptent deux noms de moins que prévu sera en effet offerte. Un pis-aller. Nul ne dissimule qu’il est des communes où la démographie en berne, conjuguée au désintérêt ambiant de l’engagement local, pourraient rendre la mise en œuvre de la norme actuelle particulièrement compliquée.

UN SACERDOCE ÉTIOLÉ

Combien seront-ils à ne plus se représenter? Des néophytes se bousculeront-ils au portillon du scrutin ? Inutile de lire dans le marc de café pour répondre aisément. Plusieurs disent mezzo voce souhaiter rendre leurs écharpes. Pour beaucoup, le feu sacré a disparu. Il est vrai que la réalité n’est pas un long fleuve tranquille pour les élus locaux. Lors des congrès départementaux des maires, les doléances sont similaires de part et d’autre de Vizzavona «Nous sommes responsables de tout. En première ligne et souvent en butte aux récriminations et griefs injustifiés. »

Faire respecter la règlementation n’est pas chose aisée qu’il s’agisse de la divagation du bétail, des dépôts sauvages ou débroussaillement. Faut-il rappeler aussi qu’en quinze ans les trois quarts des maires ont été menacés ou victimes d’incivilités! À l’évidence, sur un ton abrupt ou diplomatique, ils se disent contraints de mettre l’imagination au pouvoir dans leurs tâches quotidiennes ou pour réaliser des projets plus ambitieux.Pourcelailsdoiventfaireface souvent au manque de subventions, à l’indifférence des interlocuteurs officiels, parfois à une fin de non-recevoir. Ainsi, exemple soulevé, l’impossibilité de bâtir une maison sur un terrain familial proche de celle des parents. Motif du veto? Elle peut apparaître comme une résidence secondaire.>>>

La suite de cet artcicle est à retrouver dans PDC#149 du mois de janvier 2026 en vente ici

Les commentaires sont fermés, mais trackbacks Et les pingbacks sont ouverts.