
La Corse vieillit, et plus rapidement que le reste du pays. Mais l’économie du grand âge n’est pas une promesse pour demain : elle existe déjà. Elle représente 7,4% de l’emploi régional, mobilise établissements de santé, EHPAD, services à domicile, associations et fait travailler tout un tissu d’entreprises locales. Avec 158 000 personnes de plus de 60 ans attendues en 2050, la question est désormais de savoir comment cette économie va pouvoir changer d’échelle. À l’occasion de la venue à Ajaccio de Jean-Christophe Amarantinis, président du Synerpa et de l’UPE 13, Paroles de Corse a croisé son regard avec ceux de Jean-Louis Albertini, président du MEDEF Corsica, et de Jean Canarelli, président-directeur général de l’Hôpital Privé Sud Corse et président adjoint Corse de la Fédération de l’Hospitalisation Privée Sud-Est.
Par Anne-Catherine Mendez
On pourrait commencer par 2050. Par ces 158 000 personnes de plus de 60 ans qui représenteraient alors 41% de la population corse. Ou regarder un peu moins loin : en 2045, le nombre des plus de 80 ans devrait déjà avoir doublé. Mais commencer par demain serait presque trompeur. Car le vieillissement de la Corse n’est plus une projection démographique. Il est déjà là. Dans les familles qui accompagnent un parent à domicile. Dans les EHPAD qui accueillent des résidents de plus en plus dépendants. Dans les établissements de santé confrontés à des patients toujours plus âgés. Dans les entreprises qui peinent à recruter. Et dans toutes celles qui travaillent, parfois sans même se reconnaître comme telles, dans ce que l’on appelle désormais la silver économie. En Corse, cette économie du grand âge représente déjà 7,4% de l’emploi régional. Elle génère des emplois directs dans la santé, le médico-social ou les services à la personne, mais irrigue également le bâtiment, l’alimentation, la blanchisserie, le transport, la maintenance, les équipements et les services. Avec une autre particularité précieuse dans une île dont l’économie reste fortement saisonnière, ces emplois sont non délocalisables et cette activité fonctionne douze mois sur douze. Jean-Louis Albertini y voit donc une particularité stratégique pour l’économie corse, développer cette filière, c’est aussi consolider des emplois permanents et des entreprises capables de travailler toute l’année, avec davantage de visibilité sur leurs carnets de commandes.
La silver économie n’est donc pas à inventer. Elle existe. Le défi est désormais de la préparer à ce qui arrive. C’est précisément cette dimension que Jean-Louis Albertini souhaite mettre en avant. Pour le président du MEDEF Corsica, la silver économie ne peut plus être regardée uniquement à travers le prisme du vieillissement ou de la dépendance. Elle constitue déjà une activité économique à part entière, avec ses besoins de main-d’œuvre, ses entreprises, ses investissements et ses perspectives de développement. Dans un territoire fortement marqué par la saisonnalité, la capacité de cette filière à créer de l’activité à l’année constitue aussi un véritable enjeu économique. C’est dans ce contexte que le président du MEDEF Corsica a accueilli à Ajaccio, les 1er et 2 septembre, Jean-Christophe Amarantinis, président du Synerpa et président de l’UPE 13, l’Union pour les Entreprises des Bouches-du-Rhône. Deux journées consacrées au grand âge, aux besoins des établissements, à l’emploi et à la formation, prolongées par une visite du nouvel Hôpital Privé Sud Corse. Là, un troisième regard s’ajoute à celui des deux présidents : celui de Jean Canarelli, président-directeur général de l’Hôpital Privé Sud Corse et président adjoint Corse de la Fédération de l’Hospitalisation Privée Sud-Est (FHP Sud-Est).
Trois hommes, trois façons d’aborder le sujet. Jean-Louis Albertini par l’entreprise, l’emploi et la formation. Jean-Christophe Amarantinis par l’organisation de la filière du grand âge et, avec sa casquette de président de l’UPE 13, par les problématiques plus larges des entreprises. Jean Canarelli par le soin et l’articulation entre le sanitaire et le médico-social.
Mais un constat commun : la Corse doit maintenant changer d’échelle. Pour Jean-Louis Albertini, changer d’échelle suppose également de mieux relier les besoins des établissements à ceux du monde économique. Derrière les métiers directement liés au soin se trouvent de nombreuses entreprises concernées par le vieillissement : transport, bâtiment, restauration, équipements, services, numérique ou adaptation des logements. Identifier ces besoins permet aussi d’anticiper les marchés et les compétences qui seront nécessaires demain.
Une île qui prend de l’âge
Les chiffres ne laissent guère de place au doute. Au 1er janvier 2025, la Corse compte environ 360 200 habitants. À l’horizon 2050, elle pourrait accueillir 158 000 personnes de 60 ans ou plus, soit 41% de sa population. Les plus de 65 ans pourraient être environ 131 600. Et à plus long terme, en 2070, l’âge moyen de la population insulaire pourrait atteindre 52 ans. Pour Jean-Christophe Amarantinis, cette révolution démographique n’est évidemment pas propre à la Corse. Mais l’île cumule plusieurs caractéristiques qui rendent son anticipation plus complexe. La ruralité. La montagne. L’éloignement. L’isolement. Et les difficultés économiques de certains seniors. 17,4% de seniors sont en Corse sous le seuil de pauvreté, proportion qui atteindrait 27,6% chez les femmes âgées vivant seules.
Il faut donc éviter de penser le vieillissement corse comme une simple augmentation du nombre de personnes âgées. Vieillir à Ajaccio à proximité d’un médecin, d’un commerce et de ses enfants n’est pas la même chose que vieillir seul dans un village de montagne sans voiture.
Et c’est précisément là que les réponses nationales atteignent leurs limites. Un constat que rejoint Jean-Louis Albertini lorsqu’il parle d’emploi et de formation. Les besoins ne seront pas les mêmes à Ajaccio, Bastia ou dans un territoire rural. La question n’est donc pas seulement de savoir combien de professionnels former, mais où les former, dans quelles spécialités et pour répondre à quels besoins économiques précis.
Jean-Christophe Amarantinis insiste sur la nécessité de tenir compte des réalités territoriales dans les politiques publiques. En Corse plus qu’ailleurs, estime-t-il, impossible d’appliquer mécaniquement des solutions pensées à l’échelle nationale sans intégrer les contraintes de l’île.
À l’hôpital, le vieillissement a déjà commencé
Jean Canarelli n’a pas besoin d’attendre les projections de 2050. Il voit déjà le changement dans son établissement. « Aujourd’hui, on opère des personnes de plus en plus âgées. »
Le geste chirurgical peut être parfaitement maîtrisé. Mais autour de ce geste, tout devient plus complexe. Un patient âgé peut présenter plusieurs pathologies. Une intervention peut entraîner la décompensation d’une autre maladie. Le chirurgien ne peut donc plus regarder uniquement le problème qui a conduit le patient au bloc. « On a besoin d’une prise en charge beaucoup plus globale, beaucoup plus gériatrique », explique le PDG de l’Hôpital Privé Sud Corse. C’est l’un des premiers enseignements du vieillissement : le grand âge ne concerne pas uniquement les EHPAD. Médecine de ville, hôpital, soins médicaux et de réadaptation, hospitalisation à domicile, services d’aide et de soins, établissements médico-sociaux : une personne âgée peut passer successivement par plusieurs de ces dispositifs.
Le défi est donc autant celui de la coordination que celui du nombre de places.
Une hospitalisation ne doit pas se terminer par une famille laissée seule à chercher une solution. Un retour à domicile doit être préparé. Un EHPAD doit pouvoir dialoguer avec l’hôpital. Les professionnels libéraux doivent pouvoir entrer dans le parcours. Le vieillissement oblige à décloisonner.
En Corse, on garde ses anciens plus longtemps
C’est une réalité profondément ancrée dans la société insulaire. Les familles corses gardent leurs parents âgés à domicile le plus longtemps possible. Selon Jean Canarelli, cette particularité se mesure jusque dans l’âge d’entrée en établissement. « On a en général deux années de plus quand on rentre en EHPAD en Corse que partout ailleurs. » Deux années peuvent sembler peu. À un âge avancé, elles changent considérablement la situation. Lorsque l’entrée en établissement intervient enfin, les troubles cognitifs, comportementaux ou physiques peuvent être beaucoup plus importants. « Quand ils arrivent en EHPAD, c’est que vraiment la famille est débordée et ne peut plus y faire face. » Cette solidarité familiale est une force. Mais elle ne peut pas servir de politique publique. Car garder un parent chez soi ne signifie pas que les besoins disparaissent. Ils se déplacent. Il faut intervenir à domicile. Adapter le logement. Apporter des repas. Assurer les soins. Organiser les déplacements. Prévenir les chutes. Installer éventuellement de la téléassistance. Et surtout coordonner l’ensemble. Le domicile est donc lui aussi un pan entier de la silver économie.
Domicile ou EHPAD ? Une mauvaise question
Jean-Christophe Amarantinis refuse de choisir. Le président du Synerpa défend le droit de vivre chez soi aussi longtemps que possible. Mais il met en garde contre une opposition systématique entre domicile et établissement. La bonne réponse est celle du parcours. Domicile, habitat intermédiaire, accueil temporaire, EHPAD : chacun répond à des besoins différents et à des niveaux d’autonomie différents. Jean Canarelli est sur la même ligne. « On a besoin d’établissements publics. On a besoin d’établissements privés avec des réactivités différentes. On a besoin du tissu associatif qui se rapproche du patient. » Il poursuit : « On a besoin d’accompagnement à domicile. On a des besoins à tous les niveaux. Là, il n’y a aucune opposition. » Et conclut : « Il n’y a que de la complémentarité. »
L’enjeu est donc de disposer de suffisamment de solutions pour que le choix soit réel. Car maintenir quelqu’un chez lui faute de place ou d’alternative n’est plus un choix. Pas plus qu’une entrée en établissement imposée par l’absence de services à domicile.
Les aidants, indispensables et épuisés
Il y a pourtant un acteur sans lequel le modèle du domicile ne tiendrait pas : la famille.
Conjoints, filles, fils, frères ou sœurs constituent cette immense première ligne que les statistiques économiques mesurent mal. Les proches prennent les rendez-vous, organisent les médicaments, font les courses, préparent les repas, accompagnent chez le médecin et gèrent les démarches administratives. Puis arrive parfois le moment où aider ne suffit plus.
Jean Canarelli évoque les familles confrontées aux pathologies cognitives, notamment Alzheimer. « Quand on est face à un déficit cognitif avec une pathologie type Alzheimer à la maison, tout seul, avec un parent qui ne sait plus ce qu’il fait, qui ne sait plus où il va, qui ne sait plus comment vivre au quotidien, c’est une charge 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. » Et l’aidant peut à son tour basculer dans la souffrance. D’où l’importance des solutions de répit.
Quelques heures de relais. Un accueil de jour. Un hébergement temporaire. Une possibilité de partir quelques jours. Il ne s’agit pas de remplacer la famille. Il s’agit de lui permettre de tenir.
La bataille des bras
Reste une question redoutablement simple : qui va s’occuper de tous ces seniors ? C’est probablement le point sur lequel l’inquiétude est aujourd’hui la plus forte. À l’échelle nationale, près de 600 000 professionnels devront être formés, recrutés et fidélisés au cours des dix prochaines années, entre les départs à la retraite et les besoins supplémentaires. Et la Corse connaît déjà la pénurie. Le Baromètre de l’emploi-formation 2025 de l’OPCO Santé, consacré notamment aux régions PACA et Corse, confirme l’ampleur des tensions : les métiers d’infirmier et d’aide-soignant figurent parmi les plus difficiles à pourvoir, avec près de 750 postes vacants, qui représentent à eux seuls près des deux tiers des postes non pourvus dans la région. Ces difficultés de recrutement ont des conséquences immédiates dans les établissements avec une surcharge de travail pour les équipes en place, une rotation accrue des personnels, un recours plus fréquent aux CDD, aux heures supplémentaires ou à l’intérim, avec à la clé des surcoûts importants. En Corse, ces tensions se doublent de contraintes structurelles bien connues : rareté du logement, mobilité limitée, distances importantes, accès plus difficile aux formations et dispersion de la population sur le territoire. Pour Jean-Louis Albertini, la réponse ne peut donc pas consister uniquement à multiplier les formations. Il faut partir des besoins réels des employeurs, identifier les métiers qui seront demain les plus en tension et construire des parcours suffisamment attractifs pour que les personnes formées restent ensuite sur le territoire. La question du recrutement rejoint ainsi directement celle du logement, des conditions de travail, des perspectives d’évolution et, plus largement, de la fidélisation des salariés. L’enjeu de la formation est d’autant plus important que, selon ce même baromètre, les établissements identifient plus de 4 100 salariés à former ou à requalifier, soit environ 6% de l’effectif régional. Les besoins concernent notamment les formations d’aide-soignant, cadre de santé, infirmier de bloc opératoire, accompagnant éducatif et social et infirmier, révélant à la fois la tension sur les professions de santé et sur les métiers socio-éducatifs. Jean Canarelli ramène l’équation à sa plus simple expression : « Si on n’a pas de personnel, on ne prend pas en charge de patients. » On peut construire un établissement, acheter du matériel, créer des places ou imaginer de nouveaux services. Sans infirmiers, aides-soignants, auxiliaires de vie et professionnels spécialisés, le système ne fonctionne pas. La structuration de la silver économie en Corse passe donc aussi par une véritable politique des compétences : former, recruter, mais surtout stabiliser les équipes, sécuriser les parcours professionnels et renforcer l’accès à la formation sur l’ensemble du territoire. C’est à cette condition que le vieillissement de la population pourra devenir un secteur créateur d’activité et d’emplois, plutôt qu’une pression supplémentaire sur un système déjà fragilisé.
Jean-Louis Albertini : partir des besoins du terrain
C’est ici que le sujet du grand âge rejoint directement celui de l’entreprise. Le MEDEF Corsica représente plus de 300 entreprises adhérentes et six fédérations professionnelles, soit plus de 17 500 salariés. Pour Jean-Louis Albertini, le vieillissement dépasse désormais très largement le champ du médico-social. Il touche directement l’emploi, la formation, l’attractivité des métiers, l’investissement et l’organisation de l’offre de services.
L’une des pistes portées par le MEDEF Corsica consiste à cartographier les besoins des entreprises afin de construire les formations à partir de la réalité du terrain. Une démarche que Jean-Christophe Amarantinis juge particulièrement intéressante. Orientation, formation initiale, apprentissage, reconversion, VAE, évolution professionnelle, fidélisation. Pour le président du Synerpa et de l’UPE 13, il faut agir sur toute la chaîne. Car la question n’est plus seulement : combien de postes sont vacants aujourd’hui ? Elle devient : de combien d’infirmiers, d’aides-soignants, d’auxiliaires de vie ou de professionnels spécialisés la Corse aura-t-elle besoin dans cinq ou dix ans ? Et où ? Ajaccio et Bastia n’auront pas exactement les mêmes besoins qu’un territoire rural. Former est donc indispensable. Former au bon métier et au bon endroit l’est tout autant.
Former ici pour travailler ici
La Corse ne part pas de rien. Des formations ont déjà été développées pour répondre aux besoins du système sanitaire. Jean Canarelli cite notamment la formation des infirmiers de bloc opératoire, celle des cadres de santé à Corte et la formation des manipulateurs radio. Mais il pointe également une difficulté moins visible : former ne signifie pas nécessairement conserver. Certains étudiants peuvent abandonner leur cursus. D’autres obtenir leur diplôme puis quitter rapidement le métier. Dans des professions exigeantes, physiquement et humainement, la fidélisation devient aussi importante que le recrutement.(…)
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