Du temps de l’insouciance. Félicita.
Par Jean-Pierre Nucci
Chaque mois, notre magazine vous ouvre une fenêtre sur l’univers de Jean-Pierre Nucci en publiant un extrait de son œuvre Du temps de l’insouciance, felicità. Page après page, l’auteur nous transporte dans l’Ajaccio des années 70, entre plages, brasseries et nuits festives, où l’insouciance et la liberté dictent le rythme des jours. Nous vous invitons à savourer ici, chaque mois l’intégralité des chapitres.
Chapitre 5
Paillote le Pirate.
Aiaccio, été 1976, 18 heures.
L’Asphalte chauffait sous l’effet du soleil à l’entame de juillet, l’Ami 6 Citroën de couleur vert pâle s’engagea le long du Casino en direction de la Citadelle. En contrebas de la route le bleu marin en rajoutait à la beauté du paysage, pas un souffle de vent n’allégeait l’air du soir. Nous étions à pied d’œuvre, pantalon blanc, veste bleue de chine, converses au pied. Des sous neufs. Le moteur ronfla quand Pierre Toussaint appuya sur l’accélérateur, le changement de vitesse s’exécutait toujours de la même manière, la carlingue patinait avant de s’élancer poussée par une force incontrôlable donnant l’impression de décoller puis d’atterrir brutalement. Stop and Go. Assis à l’avant de l’habitacle Gilbert dissertait à l’infini, ces deux-là étaient nos aînés, assis à l’arrière, Jean-Baptiste et moi éduqués aux respects des règles de la préséance n’osions les contredire. Dans la matinée nous avions récupéré des branches de palmiers fraîchement coupées par les agents communaux. Il était prévu que nous les transportions dès le lendemain matin à la plage de Capo Di Feno. Le chargement avait été fastidieux dans la mesure où ces branches comportaient de grosses épines capables de nous blesser ; nous les avions déposées avec précaution sur le toit de l’Ami 6 avant de les fixer avec des tendeurs sur les barres longitudinales afin qu’elles ne valdinguent pas.
Un énième changement de vitesse, la Citroën s’engagea dans la descente menant au port où s’étalait un parterre de terrasses garnies de clients de tous âges. Après la plage, les Ajacciens se donnaient rendez-vous dans ce coin historique de la ville pour boire un verre. Orienté plein Est, l’endroit était ombragé, apaisant, à part le cliquetis des drisses des voiliers amarrés sur les pontons en bois et le brouhaha des conversations, aucune autre animation ne venait perturber la sérénité du lieu :
- Pierre Toussaint gare-toi bon sang, on ne va pas tourner comme ça toute la soirée !
- Enfin ! Tu vois bien que je cherche une place.
Nous étions à notre sixième passage et il me tardait de m’asseoir à une table pour boire du sirop d’orgeat. Nous finîmes par nous garer. Un garçon de bonne famille vêtu d’un polo Lacoste interpella Pierre Toussaint. Sans tenir compte de la conversation, je continuais mon chemin car j’avais rendez-vous avec mes jeunes tantes. Qu’il me fût enivrant de me retrouver là au milieu de tout ce beau monde, le chic dominait, les sœurs de ma mère étaient attablées à la terrasse de la brasserie le Golfe. Dès qu’elles m’aperçurent, elles m’encouragèrent à les rejoindre, sans attendre je délaissais mes amis pour aller à leur rencontre.
- C’est quoi ces branches ? Demanda le jeune garçon de bonne famille.
- Je monte une paillote.
- Une quoi ?
- Une paillote, un établissement où l’on sert des boissons et des sandwichs.
- Je ne connaissais pas de genre d’établissement.
- Il y en a à Saint Tropez.
- Et où comptes-tu l’installer ?
- À Capo-di-Feno.
- À Capo di Feno !!!
- T’inquiète, je sais ce que je fais, c’est l’avenir.
C’était l’avenir, en attendant la plage restait quasi déserte. À part nous, les vaches et quelques naturistes, personne n’imaginait prendre un bain dans un endroit aussi reculé. La route elle-même ne se prêtait pas à ce pèlerinage. Tous les signes semblaient indiquer que le projet était mort-né, pourtant une petite lueur au fond de moi me disait qu’il allait prendre forme. Alors je me tenais sur mes gardes car je désirais participer à l’évènement de l’été.
L’Ami 6 serpentait la vallée sur la route en terre, la matinée était majestueuse, l’air chargé d’embruns marins, d’essence du maquis et l’odeur des foins emplissait l’habitacle. Dans n’importe quelle direction où nos yeux se posaient aucune habitation ne détériorait le paysage, la vallée accueillait çà et là un troupeau de vaches qui broutaient sans se soucier de notre existence, Pierre Toussaint restait concentré sur sa conduite avec la crainte de croiser un véhicule sur cette route étroite, après un énième virage, il rétrograda de manière un peu sèche :
- Doucement, enfin ! Cria Gilbert.
- Bientôt on recule.
L’Ami 6 continua sa route jusqu’au moment où elle s’engagea sur une piste improbable qui conduisait à une prairie recouverte d’herbes tendres que j’identifiais dès le premier coup d’œil. Dans mes souvenirs c’était ici qu’avec ma famille, mes parents, mes grands-parents, mes oncles, tantes, cousins, cousines, nous venions camper à la belle saison. En ce temps-là mon père conduisait une fourgonnette, une Estafette de marque Renault, dans laquelle les plus jeunes étaient entassés à l’arrière : « Attention ça va secouer ! Tenez-vous bien. » Nous prévenait-il à chaque soubresaut, on s’agrippait les uns aux autres, ça valsait, quand l’un de nous se désolidarisait du groupe, nous le rattrapions in extrémiste avant qu’il ne heurte un objet contendant. Cela nous amusait, et nous riions avec la crainte de trébucher au prochain nid-de-poule.
L’Estafette était garée sur l’herbe près d’une immense bâche en tissus qui servait d’abris à tous les membres de la famille. Nous dormions là, à même le sol, sur des matelas de fortune. Quelquefois des vaches s’approchaient du campement, les adultes les repoussaient en lançant des cris et en agitant des serviettes. Non loin de la prairie, on entendait le roulis des vagues. Pour atteindre la plage il fallait gravir une série de dunes, plus ou moins profondes, couvertes par endroits de chardons :
- Pas question de se baigner les enfants. S’écria mon père.
Quelque temps plus tôt, nous avions évité un drame de justesse. Enfin, pas moi, ma mère, mon père, les adultes qui se trouvaient là. Les vagues c’était amusant, rien à dire, la force de l’eau nous ballottait telle une coquille de noix, quand le corps basculait tête en bas, les narines se remplissaient, l’émotion était à son comble : « Aiutu !!![1] »
Mes parents possédaient une chambre à air en caoutchouc de la taille d’une roue de camion qui servait de bouée. Le stratagème consistait à grimper dessus et à se laisser emporter par les flots jusqu’au moment où la masse d’eau la retournait entraînant par le fond celui qui se trouvait dessus. Ce jour-là la mer avait été en colère. L’esprit accaparé par le jeu, personne n’avait eu conscience du danger qui guettait. La bouée avait dérivé par inadvertance vers le large, là où le fond n’était plus à porter de pieds, quand mon père avait réalisé le péril qui menaçait, il avait intimé à tous de nager vers la plage. Cela avait été sans compter sur la force des courants. Mes parents et mes cousins s’étaient échinés à brasser vers le bord sans pour autant sortir de cette impasse. L’émotion avait été si intense qu’une de mes cousines s’était évanouie, mon père l’avait rattrapée de justesse avant qu’elle ne coule puis l’avait soutenue à la force de ses bras : « Nagez, nagez, ne vous laissez pas aller. » Avait-il crié à gorge déployée. Batailler contre une force supérieure conduit à l’épuisement : « Aiutu !!! » S’était-il écrié en dernier recours. L’appel de détresse avait été prononcé en langue corse afin de lui donner de l’ampleur. La providence ou le Seigneur l’avait entendu. Porté par le vent, son cri avait percuté les tympans des personnes qui erraient dans le coin, sans doute les propriétaires des cabanons situés au-delà des tamaris. Ils étaient intervenus avec diligence à l’aide d’une corde, signe tangible que les noyades étaient fréquentes à cet endroit. Personne n’avait péri, mais l’expérience avait engendré un traumatisme capable de maudire la baignade. Le lendemain la mer tonnait de plus belle, aucun nuage n’assombrissait le ciel, l’eau était limpide. Mon père avait incité chacun à puiser en lui le courage nécessaire pour l’affronter afin de chasser la peur des pensées.
Dans la famille ce souvenir resta mémorable, on l’évoquait souvent au cours des assemblées, à table chacun aimait le commenter, avec le temps les versions évoluaient, seuls le courage et la perspicacité dont avait fait preuve mon père demeuraient. Des années plus tard, quand j’avais fait allusion à la construction de la paillote, ma mère avait écarquillé les yeux, son étonnement avait été sans mesure, puis elle m’avait instruit sur la dangerosité de cette plage.
Capo di Feno, 10 juillet 1976.
Alain, Pierre Toussaint, Jean-Baptiste et moi-même tenions le poteau avec nos mains. Ça cognait comme jamais, la mer remuait, on distinguait des vaguelettes se former au large juste à la lisière du banc de sable, nous étions en slip de bain, sans couvre-chef, sans eau, sans protection solaire depuis le matin. Le trou était assez profond pour caler le poteau central qui servirait de colonne vertébrale à la paillote. Bien avant ce moment, Gilbert nous avait déposés sur le parking avec le matériel, il était midi et nous attendions son retour car l’eau et les victuailles manquaient :
- Décale un peu, demanda Pierre Toussaint.
- Vers où ? Lui répondit Alain.
- Vers la droite.
- Ça ne vient pas !
- Pousse !
C’était vrai qu’il penchait, il était urgent de le redresser avant que le mortier ne sèche. Nous nous attelions à cette tâche de manière consciencieuse quand un évènement imprévu vint contrarier nos plans. Apparues depuis la clairière située dans les Tamaris deux filles entièrement nues qui, d’un signe de la main, nous invitèrent à prendre un bain en leur compagnie. Le mortier allait sécher sous peu, le poteau était toujours penché, la nécessité commandait de ne pas répondre à cette invitation :
- Attendez-nous !!!
Alain et Pierre Toussaint lâchèrent le poteau et galopèrent comme des dératés vers l’eau. Jean-Baptiste et moi nous époumonions à redresser le poteau, nos bras pliaient sous le poids du bois et nous regrettions de ne pas être les aînés_ C’est toujours le petit qui trinque_ Le mortier finit par sécher, la baignade perdura et le poteau fut planté de travers. Ainsi va la vie… La journée avança, nous finîmes par nous baigner à notre tour les yeux rivés sur les parties intimes des filles avec la sensation de découvrir un univers sacré qui, à quinze ans à peine, me bouleversait quelque peu. Les filles finirent par nous quitter et chacun recouvra ses esprits. Jean-Baptiste et moi étions chargés de trier les branches de palmiers pendant qu’Alain et Pierre Toussaint s’affairaient à construire le plancher :
- Jean-Baptiste ! S’écria Pierre Toussaint.
- Quoi ?
- Le poteau bon sang !
- J’allais t’en parler.
- Eh bien, parlons-en.
- Tu n’avais qu’à rester nous aider au lieu de rejoindre les filles.
- Toi alors…
21 heures, le soleil déclinait et Gilbert n’était toujours pas là. J’avais la peau calcinée, la gorge sèche, l’estomac dans les talons et la tête en plomb. La seule satisfaction de la journée, à part l’épisode des filles nues, avait été d’observer que la construction de la paillote avait bien avancé. Le poteau était tordu mais solidement implanté, ça tenait, le plancher posé et le comptoir installé. Il ne manquait plus que les tables à bâtir, puis à recouvrir le toit de branches. En attendant on crevait de soif et de faim. 21 h 30 le bruit significatif du moteur de l’Ami 6 se fit entendre dans la prairie. D’un bond nous décidâmes d’aller vers elle. Nous franchîmes les dunes d’un pas pressé avec l’espoir de nous hydrater. Gilbert nous vit venir vers lui l’air agacé, son comportement innocent démontrait qu’il était à mille lieues d’imaginer le calvaire que nous avions enduré :
- Qu’est-ce que tu as foutu bon sang ?
- J’étais empêché.
- Empêché !
- Oui, empêché comme je te le dis.
- On t’attendait à midi.
- Pas de ma faute.
- Donne l’eau.
- Heu…
- Donne !
- J’ai dû m’occuper de mon père, j’ai oublié voilà !
Capo-di-Feno, été 1976.
L’ouverture de la paillote avait été programmée le 14 juillet. Nous avions été dans les temps. La structure collait avec le paysage, des rondins de bois, des branches, quelques tables, il y avait un aspect aventure qui ne dépareillait pas des alentours. Beaucoup d’amis avaient répondu à l’appel des trois protagonistes de cette affaire : Pierre Toussaint, Alain et Gilbert. Le succès avait été au rendez-vous et la recette considérable. Avec Jean-Baptiste on s’était démenés comme des forcenés pour satisfaire tout le monde. La journée avait été belle et encourageante pour la suite :
- Pierre Toussaint c’est bien parce que je t’aime que j’aie fait toute cette route, lui dit Jean.
- Merci amiccacia.
L’occasion avait été donnée à beaucoup de jeunes amis ajacciens de découvrir le plaisir de la conduite et la beauté de la plage :
- Ici, c’est le Pérou !
- Tu as raison Nono, c’est magnifique.
- C’est le Pérou je te dis !!!
Depuis ce jour mémorable, avec l’accord de mes parents, je dormais sur place. Nous étions quelques-uns à nous entasser dans les tentes et nous apprécions de nous retrouver au milieu de nulle part, loin de la civilisation, dépourvue du moindre confort, comme des Robinsons. Le soir venu, Jean-Jean (Ulysse) grattait sur les cordes de sa guitare des airs connus que nous accompagnions de nos voix autour d’un feu de bois qui éveillait nos pensées et chauffait nos corps chétifs. Les nuits étaient fraîches, il y avait toujours des filles auprès de nous pour nous réconforter. Woodstock in Aiacciu. Côté commerce, ça pédalait dur. Après l’embellie de l’ouverture, les ventes de pan-bagnat[2] s’étaient tassées. Il y avait bien un client fidèle qui se pointait toujours à la même heure :
- Ce n’est pas « Jambon beurre » qui arrive au loin ?
- Oui.
- Sors le pain vite.
Le temps qu’il arrive, son sandwich était prêt. Toujours le même. J’éprouvais une immense satisfaction à le voir sortir de sa sacoche les 2 francs qu’il me remettait sans le moindre commentaire. De temps à autre on vendait un coca, une bière, mais cela restait insuffisant pour tirer un bon bénéfice. Qu’importe ! Moi, j’étais chargé du poisson. À l’aide de mon équipement de chasseur sous-marin je fléchais tous azimuts. Cette hanse et ses environs étaient le paradis de l’arbalète. J’étais comme l’explorateur qui part à la découverte de sites remarquables, munis de mon équipement et de ma détermination. Je découvrais des fonds rocheux qui abritaient de beaux spécimens. Il m’arrivait plus d’une fois d’en rapporter assez pour nourrir tout le monde. Ces jours-là Jacky, un ami de la famille, nous les préparait à sa manière, au feu de bois, puis quand les chairs étaient parfaitement cuites, il distribuait les parts selon un ordre de préséance. Comme j’étais à côté du Père, j’avais le privilège d’être servi en premier. En respect aux Évangiles, nous avions baptisé cette cérémonie non pas la Cène mais le Repas des Apôtres. Nous dînions ainsi les yeux rivés sur nos assiettes en prenant gare aux arêtes ayant conscience que le lendemain tout recommencerait, nous attendrions le client, nous jouerions au volley et nous profiterions du bain.
[1] À l’aide !
[2] Pan bagna. Un pain de forme ronde coupé en deux qu’on enduit d’huile d’olives de tomates, oignons, salade et d’œuf.
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