Du temps de l’insouciance. Félicita.

Par Jean-Pierre Nucci

Chaque mois, notre magazine vous ouvre une fenêtre sur l’univers de Jean-Pierre Nucci en publiant un extrait de son œuvre Du temps de l’insouciance, felicità. Page après page, l’auteur nous transporte dans l’Ajaccio des années 70, entre plages, brasseries et nuits festives, où l’insouciance et la liberté dictent le rythme des jours. Nous vous invitons à savourer ici, chaque mois l’intégralité des chapitres.

Chapitre 4

Aiaccio by nigth

Aiaccio, années soixante-dix.

Marie-Jo conduisait vite sur cette route peu éclairée qui menait à la Parata. L’air fouettait son visage angélique et agitait ses bouclettes dorées ; le magnétophone à cassette divulguait la bande-son du dernier album de Julien Clerc, N° 7. Bien calé à ses côtés Jean-Luc et moi sur la banquette arrière entonnions à gorges déployées :

  • Romina, Romina.
  • T’as laissé bien trop de place chez moi.
  • T’as laissé bien trop de traces sur mes doigts.
  • Sur mon piano et sur mon cœur.
  • Romina, Romina.
  • Tudu, tu, tu, tu, tudu.
  • Sur mon piano et sur mon cœur…

Virage de Santa-Lina, la R5 TL de couleur chocolat se trouva ralentie par un cortège de véhicules. Nous étions excités et impatients à la fois. 23 heures, la soirée allait commencer. Le parking de la discothèque « le Week-end » affichait complet, bondé de modèles de marques françaises comme la Renault 5 turbo, la Citroën BX, la Peugeot 205, mais aussi des marques étrangères, golf GTI décapotable, Mazda RX5, BMW série 3, Ferrari Testarossa ; nous cherchions à nous garer, des jeunes gens marchaient sur les bas-côtés, leurs voix résonnaient et exprimaient leur exaltation.

Bien avant ce moment, nous avions convenu de boire un verre à la cave Saint André. Un réduit situé dans la rue Fesch où, pour peu de dépenses, nous avions assouvi notre désir d’ébriété. J’avais avalé quelques verres de muscat du Cap Corse avec la conscience d’un malade qui boirait du sirop pour soigner sa toux. Nous perdîmes vite notre lucidité. Prendre le volant paraissait déraisonnable, mais il existe des impondérables auxquels on n’échappe pas. Depuis peu, nous avions délaissé nos fûtes en tissu aux chevilles larges pour un jeans « coupe slim. » La maille serrée était inconfortable, nous empêchait de nous mouvoir à notre aise, jusqu’à ce qu’elle ne cède, mais cet aspect n’était pas le plus ennuyeux, avant d’être en mesure de le porter, on devait l’enfiler. La manœuvre était ardue, assis sur le lit on commençait par engager les pieds dans le pantalon, puis on basculait sur le dos, cela fait, on agrippait le tissu et on tirait dessus comme des forcenés afin de le faire glisser des cuisses jusqu’à la taille. Le boutonner n’était pas une mince affaire non plus. Par bonheur, après maintes tentatives là aussi la maille finissait par se détendre.

Marie-Jo finit par garer la R5 près de la borne de la Terre Sacrée. Un monument érigé en l’honneur des Corses morts au combat pendant la Première Guerre mondiale. L’air était chaud, l’obscurité tiède, la boîte flamboyait. Des individus patientaient en file indienne. On pouvait lire sur leurs visages l’angoisse qui les imprégnait. Tous voulaient y être, peu étaient élus. À l’instar des pilotes qui doublaient un concurrent pendant une course de vitesse nous remontâmes la file sans scrupule jusqu’à la porte où, d’un geste entendu, le vigile nous invita à entrer. Ce privilège avait un coût, honoré en consommations régulières, si bien que le fruit de mes sorties en mer à chasser le poisson passait dans des bouteilles d’alcool.

Nous entrâmes un peu comme le taureau entre dans l’arène, étonnés et affolés à la fois. Je paraissais impassible, mais au fond de moi je bouillonnais. La sensation d’être épié, dévisagé, déshabillé me tétanisait si bien que ma vision devint tubuliforme. Jean Alain, Dumè, Patrick et Jean-Loup déboulèrent à l’improviste. Ils avaient quitté l’Austerlitz, un bar situé proche du Cabanon Bleu, dans l’espoir de se dégourdir les jambes. C’était dans les fonds marins alentour que nous avions appris à nager à l’instinct. Cette méthode empirique avait fait de nous des piètres nageurs, mais des nageurs tout de même. C’était aussi là que nous avons été initiés à la pêche. Avec Patrick nous formions désormais un duo magique, nos tirs fléchaient à des profondeurs avoisinant 15 mètres de fond jusque sur le plateau de la Guardiola.

L’ambiance gonflait en intensité, le disquaire diffusait une musique d’ambiance, Cerrone, Love in C minor, les serveurs s’attelaient à placer les clients dans les box, prenaient les commandes, apportaient les boissons. La présence de mes amis me fit chaud au cœur et je recouvrai de l’assurance. Je ressentis un fort désir de séduire la jolie jeune fille avec laquelle j’avais échangé quelques regards pleins de promesses juste après avoir franchi le vestiaire. Le son grimpait peu à peu, chacun se tenait sur les starting-blocks, au moment venu résonna le signal attendu :

  • Musique[1], et tout le monde se met à danser.
  • Et tout le monde se met à chanter.
  • Chacun tout contre l’autre serré.
  • Un, deux, trois, quatre.
  • Musique…

Les premières notes déchaînèrent les passions, les pensées s’animèrent, les corps exultèrent ; en peu de temps tout changea, les jeunes s’agitaient, se déhanchaient, les filles chantaient et exhibaient leur plastique :

  • Où sont les femmes ?
  • Avec leurs gestes pleins de charme.
  • Dites-moi où sont les femmes ?
  • Femmes, femmes, femmes.

Le tout nouveau single de Patrick Juvet cartonnait sur les ondes, l’ambiance monta encore d’un cran :

  • On prend une bouteille ?
  • Au comptoir, c’est plein.

L’agencement de l’établissement était à l’image d’un cirque romain, tout en haut le comptoir dominait les étages dans lesquels se déclinaient les box, tout en bas la piste de danse formait un cercle qui surplombait une plage de sable fin ; à travers les baies vitrées on pouvait admirer la mer scintiller, des blocs de granite émergeaient à distance du rivage tels des barques amarrées sur l’eau et amendaient ce tableau. Ces rochers je les connaissais, certains jours je les contournais à fleur d’eau dans le dessein d’attraper des crabes destinés à améliorer la saveur de la soupe de poissons que préparait ma mère.

Big bisous, Carlos. Attention ! Au signal embrassez-vous, sur la main, sur la joue etc. :

  • Ce soir je me le fais ! S’écria Laurent.
  • Ouais c’est ce soir ou jamais. Renchéris Jean Alain.
  • Arrêtez de vous la raconter, aio ! Lança Jean-Loup.

Jean Alain, qui ne passait pas pour le moins intransigeant de la bande, mit sa menace à exécution, il s’engagea vers la cabine du disquaire avec l’intention de lui en remontrer, ce dernier avait les yeux rivés sur sa platine et s’étonna d’entendre des coups assénés avec force sur le plexiglas qui l’isolait de la salle : « c’est nul !!! » Lui cria-t-il satisfait de son effet. Visiblement, l’expert du vinyle ne s’attendait pas à cela, c’était un être chétif à la chevelure ébouriffée, proche de la parure d’un hérisson et bigleux qui plus est. Un deuxième coup retentit. Laurent exposa à la face du mammifère son pouce tourné vers le bas, puis Richard qu’on n’attendait pas, donna un coup de pied sur la porte de la cabine avant d’éclater de rire. La brosse à cheveux finit par réagir :

  • Allez voir ailleurs !
  • Tu n’as que ça à nous proposer ?
  • Que voulez-vous ?
  • De la bonne musique.
  • Quoi ?
  • Les Doors, Patti Smith, Bowie…

Il sortit de son antre et s’approcha l’esprit embrouillé. Le morceau était sur le point de se terminer : big bisous, big bisous, à genou, à genou…

  • Je connais le rock autant que vous, lança-t-il de dépit comme si on avait touché une fibre sensible de sa personnalité.
  • On ne dirait pas.
  • Les gens dansent sur Carlos.
  • Arrête un peu ton cirque.
  • Si vous continuez à m’emmerder, je passe Tata Yoyo[2] !
  • Tu déconnes !
  • Attendez-moi là, je reviens.

Il retourna à ses platines, lança La Java de Broadway, Michel Sardou, puis revint l’air embarrassé. D’une phrase il expliqua le topo, son temps était minuté, il accepta de nous éclairer sur le fondement de son métier : « Mon job consiste à faire danser les clients, pas à vous faire plaisir. »

  • Bon, vous aurez votre série, mais pas avant 4 heures. Rajouta-t-il sur un ton compatissant.
  • C’est sûr ? S’écria Jean Alain.
  • Promis.
  • Génial !

Les morceaux s’enchaînèrent, une forme d’enthousiasme s’installa quand retentit Vénus, Shocking blues, puis My sweat love, Georges Harrison, et Dreams, Fleetwood mac ; « Je veux cette fille ![3] » perché sur un promontoire comme le chat qui toiserait ses congénères, je tentais de l’apercevoir. The Year of the CAT, Al Stewart. J’adorais l’album, ce morceau en particulier : C’était le bon moment, mon instinct, mon intuition même me le commandait : « où vas-tu ? » Me demanda Laurent étonné de me voir détaler comme un lièvre. J’imaginais où la trouver, à sa manière de me dévisager j’avais la certitude que mon audace payerait. Ces choses-là, on les ressent, pas besoin d’explication, c’est comme ça. La providence m’aida : If You Leave Me Now, Chicago. Je l’invitais à danser, elle colla son corps contre le mien, plaça ses bras autour de mon cou_ ce sont bien les filles qui choisissent_ sa peau dégageait un parfum suave, je me sentais « comme un pan qui fait la roue.[4] » Au détour d’un pas de danse, je croisais le regard amusé de Laurent, il dodelina de la tête exprimant ainsi qu’il comprenait la raison de mon empressement : « Avant de nous dire adieu, » Jane Manson. À un autre moment j’aurais hurlé, mais là j’étais comblé et les conditions n’étaient pas propices à l’agacement.

Tête de hérisson mit fin à la série de slow pour lancer sa série merdique. Du disco. Rasputin, Boney M, je la tenais encore par la taille ne sachant que faire, parler dans ce vacarme relevait de l’impossible, nous restâmes à nous balancer au rythme de cette daube que je vomissais de toute mon âme. Sa chaleur sur ma paume eut raison de ma réticence, elle m’entraîna sur la piste et voilà que je fus contraint de m’agiter sur cette nullité sous les yeux de mes amis qui poursuivait leur beuverie au comptoir. La fumée du tabac saturait l’air et était contraire à mes poumons de pêcheur. Je n’en avais cure, je balançais ma tête d’avant en arrière comme le meilleur des gallinacés ; September, Earth wind and Fire, l’ambiance grimpa encore avec Abba, Dancing Queen. Ma promise agitait les bras, tournait sur elle-même, remuait dans tous les sens, je me sentis obligé d’en faire autant, oh là là, je n’avais pas l’habitude de danser aussi vite, l’alcool commença à faire son effet, je me sentis mal : Where are you from ? Lui lançais-je pour souffler un peu, Parly II me répondit-elle en riant fort, YMCA Village People… C’en était trop, je tapais fort du pied pour calmer mon agacement, puis je délaissais la piste pour le comptoir.

  • Tiens ! Me dit Jean-Loup en me tendant un verre.
  • On t’a vu, me reprocha Jean Alain, toujours aussi intransigeant.
  • Ha ! Ha ! Tu es grillé. Me lança Laurent.
  • Où sont Marie-Jo et Jean-Luc ? Demandais-je.
  • Sur la terrasse.

Je désertais l’intérieur comme un sportif quitte le terrain pour les vestiaires. L’air doux balayait mon visage et m’éloignait de l’odeur pestilentielle qui sévissait dans l’établissement. Je considérais cet entre-acte comme une respiration salvatrice, favorable à la suite du combat :

  • Qui c’est cette jeune et belle jeune fille ? Me demanda Marie-Jo.
  • Une Parlysienne.
  • Une quoi ?
  • Laisse tomber.
  • Comment s’appelle-t-elle ?
  • Je ne sais pas.
  • Je sens qu’on va la ramener à la casa.
  • Pas trop vite, je n’en suis pas encore là. Bon, j’y retourne.

Ligth My fire, The Doors, on y était, je m’élançais sur la piste comme un prisonnier qui recouvrait la liberté avide de goûter aux plaisirs de l’existence. Jean-Luc nous avait enseigné un pas de danse particulier, ridicule sous certains aspects, mais efficace ; qu’on exécutait sans égard pour l’entourage. Ce n’était pas une chorégraphie classique, elle nécessitait de l’agilité dans l’exécution, d’un coup rapide il fallait fléchir les genoux et déhancher en même temps, puis revenir à l’équilibre, tout ça dans le tempo. Quelquefois il nous arrivait de heurter un inconnu par mégarde et de le faire valdinguer, un vrai jeu de quilles, place ! Place ! Bref c’était pathétique et pourtant, à la surprise générale, toute la piste se mit à nous imiter. C’était drôle à voir, ça déhanchait à fond les manettes, Because the Nigth, Patti Smith. On tenait enfin notre série et nous étions les rois du swing. Jean-Loup qui ne se prêtait pas à ses gesticulations racontait qu’en cette circonstance munie d’un balai l’équipe te nettoyait la piste en un rien de temps ; Rebel, Rebel, David Bowie, Hurricane Bob Dylan…

La R5 TL de couleur chocolat roulait maintenant vers le centre-ville toutes vitres ouvertes. Il faisait encore sombre, les étoiles filaient, Marie-Jo caressa le front de Jean-Luc, ces deux-là s’étaient trouvés « au bord du chemin[5] » et j’avais la chance d’être leur ami. Nous étions colocataires d’un grand appartement rue Puglesi-Conti, au Forconu, à faible distance de la plage Trottel. La belle et jolie jeune fille était à mes côtés sur la banquette arrière. Elle avait accepté de me suivre jusqu’au bout de la nuit. Nous entrâmes dans notre « quatre pièces » sans bruit afin de ne pas réveiller les voisins, puis après avoir refermé la porte d’entrée, nous nous saluâmes et gagnâmes chacun notre chambre. La nuit passa. Au petit jour, elle s’éclipsa, je me rendormis heureux d’avoir vécu un si beau moment.

Un filet de lumière perçait les interstices des volets quand j’ouvris les yeux, ma langue était râpeuse comme celle d’un matou, mes tempes cognaient fort, mon corps semblait déshydraté. Délaisser le Gin Tonic pour le Rhum Coca m’apparut alors contraire à toute forme de prudence. L’alcool ça creuse, je sortis du lit avec peine, un grabataire, puis je gagnais la cuisine à petits pas, traversant le long couloir qui desservait les pièces, me soutenant quelquefois au mur pour ne pas tomber.

La cafetière sifflait fort, le breuvage coulait, on manquait de pain, s’engouffraient par la fenêtre un souffle léger, des bruits épars comme le son d’un robinet qui coule, le ronronnement d’un moteur, le cri d’un goéland leucophée, je demeurais assis, la tête lourde, quand déboulèrent Marie-Jo et Jean-Luc. Ils arboraient un large sourire qui trahissait leur pensée : « Alors ? » Je relevais la tête et plissais des yeux comme un chat qui exprime une immense satisfaction :

  • Où est-elle ?
  • Partie, son père…
  • C’était bien ? Me demanda Jean-Luc.
  • Hum !
  • Raconte.
  • Eh ben, le Roi me dit, soit tu épouses dona Juanita, soit… Ce sont les Barbaresques.
  • Et alors.
  • Alors ce sont les Barbaresques.
  • Ha ! Ha ! Ha !
  • Ha ! Ha ! Ha !

[1] Musique : France Galle.

[2] Annie Cordy.

[3] Je veux cette fille. Jacques Higelin.

[4] Le chanteur. Michel Delpech

[5] Une belle histoire. Michel Fugain.

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